Entre abandon et discipline, la jeune compagnie nationale norvégienne s’épuise dans une course vertigineuse, jusqu’au bord du gouffre.
Mais à quoi s’occupe la danse ?
Peut-être à l’exploration – jamais finie – de gestes qui fouillent le divers des expériences possibles du monde. A cette aune, on n’aura pas été déçu par la pièce How Romantic, interprétée par quatorze jeunes danseur.euses, sur une chorégraphie de Katerina Andreou les 2 et 3 juillet 2026 à l’invitation de Montpellier danse. Pour entamer le dernier week-end du festival, cette affiche avait de quoi intriguer.
Créée l’an dernier, il s’agit de la première pièce à très grand effectif, de la part de cette chorégraphe grecque installée en France. Elle s’y voue aux démarches plutôt expérimentales, nées dans le sillage d’Emmanuelle Huynh au temps où celle-ci dirigeait le CNDC d’Angers, ou encore dans la proximité de la formation ex.e.r.ce à Montpellier, qui la fait intervenir.
Carte blanche est une formation éloignée de pareils formats : Carte blanche n’est rien moins que la compagnie nationale de danse de Norvège, toute vouée à l’innovation chorégraphique. Innovation ou pas, ce genre de compagnie permanente et officielle, collectionnant les accueils de chorégraphes invités, fonctionne plus dans une logique de productions à produire, que dans celle de patientes expérimentations électives.
On a bien ressenti pareil bloc d’engagement, dans la saisie du plateau, et du magnfiique volume de plein air qu’offre le Théâtre de l’Agora. Scène nue, à la seule exception d’un catwalk la traversant en son milieu. Exploitation systématique des entrées et sorties permises par les échappées latérales diverses. Grande respiration. Tout cela d’abord plongé sous lumière crue constante, dans l’énorme bain sonore d’un roulement percussif technoïde, à pulsion constante. Ça barde.
Face aux spectateur.ices, les danseur.euses prennent place, plus ou moins assis sur toute la longueur du catwalk.D’apparence nonchalante, pourtant sur le qui-vive, on les a perçu.es alors à la façon d’une frise, possiblement comme en corniche d’une façade d’époque médiévale. C’est curieux. La feuille de salle suggère tout autrement, qu’on garde à l’esprit les marathons de danse de l’époque de la Grande Dépression aux U.S.A. pour envisager How Romantic.
Mais c’est plutôt l’épisode, lui encore médiéval, des danses de Saint-Guy, qui aura occupé notre exprit durant l’essentiel de How Romantic. Sauf vers la fin ; on y reviendra. En leur temps, les dites danses étaient perçues comme relevant de la possession démoniaque, venant s’emparer des sujets qui s’abandonnaient alors à leurs mouvements frénétiques, sans jamais s’arrêter, sur des durées invraisemblables – parfois plusieurs semaines.
Or les mouvements de How Romantic paraissent eux aussi s’emparer des corps de leurs interprètes. Tout un réseau magnétique de pulsions dynamiques flotterait dans l’air caniculaire. Et par fulgurances et syncopes, avec quelque chose de stroboscopique, des branchements opéreraient, où le corps dansant se ferait le véhicule de révélation d’un potentiel de mouvement préexistant, comme s’emparant de lui, avec des énergies de courts-circuits. Tout se manifeste par cuts.
Autrement dit, le mouvement relèverait d’un régime généralisé des énergies du monde, et non de l’intention expressive autonome et consciemment décidée de chaque sujet. Le geste comme manifestation d’une vibration intégrale du monde, non comme manifestation visible des egos. « Dehors la danse » (et non pas expression d’une intériorité) avait pu conceptualiser en son temps Mathilde Monnier, dans cet ordre d’idée. On y a songé.
Abordée ainsi, la danse de How Romantic est saisissante, autant qu’étourdissante. Elle tient incessamment en haleine, à la façon d’un désordre implacablement maîtrisé, de gestes décochés, par amorces, par relevés, brefs jetés et reprises, ports abracadabrants, retenues et suspensions, spasmes et martèlements. En émane une unité de la fragmentation, un parcellaire conjugué, où les alliages interpersonnels tiennent d’appariements hasardeux, par agrippements, risques de collisions, soldés en chutes articulées.
Dans la saturation de cette fougue savante et généreuse, des silences inespérés se forment, des calmes dans la tempête, comme si l’immobilité – la plus évidente des postures humaines – pouvait relever d’un irréel stupéfiant. Un vertige du sens. Et ça repart de plus belle, jusqu’à exploser dans une bousculade visuelle de sauts réjouis, de fond à front de scène, par-dessus le catwalk, à la façon des feux de la Saint-Jean, aux limites époustoufflantes de l’imaginable.
Marathon ou Saint-Guy, tout cela est guetté par une logique de l’épuisement. Cela non sans le risque d’une incapacité à bander parfaitement l’arc dramaturgique de l’ensemble. De pénibles monologues hurlés en langue norvégienne, inaccessibles, sinon des accalmies convenues dans la tendresse de couples, fussent-ils queer comme il se doit, viennent diluer dangereusement l’ivresse d’une déraison de danse électrisée, entre éruption et éructation.
Dans ces moments de trouble et de flottement, on s’est mis à songer, étrangement, à une bascule radicale dans l’instant contemporain, celui d’une rave juvénile, d’une insouciance parvenue jusqu’au bord du gouffre. Cela par exemple dans l’horreur d’un matin du 7 octobre 2023. Où la joie fusionnelle finalement peut inquiéter, au heurt violent de l’Histoire.
Visuels : ©Oystein Haara