La création mondiale de (La)Horde, très justement titrée Après moi le déluge, en rajoute une couche dans l’accablement du monde ; quand le solo Fáe, d’un chorégraphe inconnu, le prend malicieusement à rebours.
Où on retrouve le goût de la découverte et de la diversité. Après des années de routine ennuyeuse, il faut créditer la nouvelle direction du Festival Montpellier Danse d’avoir su redonner à celui-ci le frisson de l’étonnement et de la dispute. Un festival, quoi. De surcroît, hasard ou pas, il se trouve que certaines pièces semblent se répondre les unes les autres, comme placées en regard. Par exemple, ce mardi 30 juin, on pouvait se délecter de la caresse du solo Fáe à 18 heures, pour se prendre, des 20 heures, les baffes de (La)Horde ; deux pièces qui abordent, peu ou prou, le même moment du monde.
D’abord il faut s’entendre. Une pièce, ça n’est pas que l’action qui se déroule sur un plateau entre telle heure et telle heure. Une pièce a sa propre histoire, qui la façonnent tout autant que l’histoire qu’elle prétend raconter : ses intentions, ses références, ses précédents, sa production, ses techniques (de corps aussi), son processus, son économie, ses discours d’accompagnement, ses alliance politiques, sa réception, etc. Sous cet angle, il faut dire que la création mondiale du Ballet national de Marseille, direction (La)Horde, dans l’Opéra Berlioz du Corum, était attendue comme rarement ; cela autant côté public que professionnel. Le grand frisson.
Dans les commentaires qu’inspire cette création mondiale, on peut donc inclure la tenue d’une conférence de presse à la façon d’un show. On y découvrait la feuille de salle. On tiquait. A sa page 2, une sobre notice d’intention tient en 1500 caractères. Tandis que les mentions de distribution et production approchent des 3000 caractères, inventaire d’un bataillon intimidant de conseillers, de consultants, d’assistants et de coachs en tout genre, appuyé par une coproduction financière à faire pâlir : soit une incroyable armada des plus grands théâtres et festivals d’Europe. On en venait à se demander si le véritable sujet de la pièce ne résidait pas avant tout dans ces caractéristiques.
Blague à part, tout est géant dans Après moi, le déluge, à l’échelle tonitruante des vingt mètres d’ouverture de scène de l’Opéra Berlioz, devant deux mille spectateurs. Tout y respire les ambitions du maire bâtisseur de Montpellier, qui l’avait érigé aves les intentions explicites de concurrencer l’Opéra Bastille. On est bien en train de parler de la pièce de (La)Horde. Car enfin, à écouter le trio ditecteur de ce projet artistique, l’intention d’Après moi, le déluge, serait d’affronter les questionnements les plus inquiétants « d’un monde au bord du gouffre », entre dérèglement climatique et pouvoirs d’un technofascisme mondialisé. Cela en prétendant « faire trembler les fondations du monde » (pas moins…), avec l’espoir d’y voir « émerger la joie » d’une résistance juvénile.
Sur la durée raisonnable de quatre-vingt minutes, Après moi, le déluge construit un grand conte visuel fantastique, où une société de jeunes gens fait face au naufrage généralisé, sonde les entrailles d’outre-tombe, et finit par ressusciter dans un crépitement de rage corporelle collective. Emaillé de citations vidéo-ludiques et cinématographiques de la culture jeune – paresseusement empruntées telles quelles – le narratif est celui d’un théâtre visuel principalement sous-tendu par un déchaînement d’effets scéniques. Lumières, fumigènes, images géantes en captation directe (au prix de détourner l’attention de la performance à taille humaine), soulèvement intégral du plateau de scène, creusement d’un cratère en son centre.
Tout travaille dans l’impact maximum, le déchaînement de puissances, d’une gigantesque machinerie scènique, activée tambour battant, au rythme énergétique des esthétiques Instagram. Force est de reconnaître une maîtrise éblouissante dans cet objectif. Il semble que (La)Horde ait pour éthique dramaturgique d’époustouffler son spectateur avant toute chose. Quand cela se donne dans cet Opéra-là, on y trouve un parfum d’épate-bourgeois (non sans se réjouir d’une capacité à y attirer la jeunesse).
On imaginait que ces jeunes gens pourvaient faire montre d’un génie inventif dans la mise en oeuvre – pourquoi pas critique – des technologies médiatiques. Ça n’est pas ça. On reste dans une tradition assez ancienne des artifices spectaculaires, dont les effets tutoient parfois un certain art pompier. Plus ennuyeux : les qualités magnifiques des douze danseur.euses sont largement sous-investies, du fait d’une option assez naïve pour une danse-théâtre confondue avec du théâtre visuel.
Puisqu’il s’agit de faire tableau des périls du monde, le grand embarras dans lequel plonge cette esthétique, réside dans le fait qu’elle déploie exactement les moyens très discutables de ce monde, que son message entend dénoncer : esthétique autoritaire et verticale d’un bombardement d’effets. Pas un interstice n’y est laissé au sujet spectateur pour la suggestion du trouble, l’égarement du doute, le silence d’âme, le paradoxe ou la faille d’un corps perceptif.
L’immense auteur se science-fiction Alain Damasio a accompagné cette production. Il est aussi un penseur cardinal et militant, lanceur d’alerte quant au risque d’effondrement généralisé sous l’assaut d’un techno-fascisme écocidaire, qui tourne au cataclysme anthopologique. Aussi brillant que généreux dans une causerie publique en marge du spectacle, il s’est montré étrangement naïf dans sa méconnaissance des traits spécifiques de l’art chorégraphique.
Comme artiste de l’intrigue narrative, Damasio semble persuadé que l’impact d’une œuvre se ramène à l’exposition explicite de ses messages. Les choses ne se passent pas comme ça en danse. Une pièce de danse se reçoit à travers corps de sa spectatrice, son spectateur. Elle en emprunte le tissu sensible, faits de perceptions auto-réflexives et auto-fictionnelles. A cette aune, Après moi le déluge laisse abasourdi plutôt qu’éclairé. Intimidé plutôt qu’affranchi.
Près de Sisteron, Alain Damasio est investi dans un éco-lieu, où se met en pratiques effectives le reliement au vivant, à rebours de l’épuisement extractiviste et post-industriel du monde. Malicieusement, on s’est alors dit que c’est avec cette démarche, strictement à l’opposé des déploiements du Corum, que le solo Fáe trouvait sa résonance. On avait vu Fáe juste avant Après moi, le déluge. Cela dans la petite salle du Hangar.
A ras de plateau, le jeune performeur grec Efthimios Moschopoulos bricole à taille humaine, une représentation de l’univers pastoral dont il provient. Depuis ses souvenirs paysans villageois, il pétrit un monde sonorisé à la clochette, où son corps s’hybride dans de troublants devenir-animal (tiens, il y avait aussi du zoomorphisme dystopique, mais là tapageur, dans Après moi, le déluge). Ce corps de Moschopoulos est celui des circulations épousant tous les divers, dans un genre de banquet végan, loufoque et surréaliste, non sans une aimantation queer. C’est tout en inflexions de proximités, d’autant plus troublantes que la morphologie de l’artiste rayonne par ailleurs d’une masculinité bien rustique.
Il reste donc des espaces imaginaires où s’émerveiller des potentiels malicieux du vivant.
Visuel : ©Gael.le Astier-Perret