Pour sa première apparition en France, la jeune chorégraphe Abby Z déchire l’Amérique actuelle sur le plateau. Et la fameuse danseuse-chorégraphe belge Lisbeth Gruwez signe un solo de grande maturité
Lisbeth Gruwez dans son solo Tempest ce samedi 27 juin en début de soirée. Puis le même soir, dans la foulée, Radioactive Practice, pièce de groupe d’Abby Z and the New Utility. C’est l’intensité des programmations festivalières : faire se croiser, un même soir, deux très fortes propositions, qu’on veut percevoir comme en dialogue. Les pièces de Lisbeth Gruwez et d’Abby Z n’ont peut-être pas grand-chose à voir. Et pourtant… Et pourtant, enchaînées côte à côte, on a pu les capter comme les deux versants d’un sommet remarquable de puissances féminines.
Par tropisme journalistique, notre curiosité ira d’abord à la seconde : la jeune Américaine Abby Zbikowski, encore jamais vue en France. La découverte, comme autre principe festivalier. Cette artiste chorégraphique réunissait la compagnie Abby Z and the New Utility voici une quinzaine d’années. C’est à Montpellier Danse 2026 qu’elle sacrifie, pour la première fois de sa vie, au rituel, ici très sophistiqué, de la conférence de presse. Mais avec quel tonus !
La jeune femme est une dévoreuse des puissances de danse. On nous explique que la pièce Radioactive Practice, est issue de quatre années de processus impliquant six interprètes-collaborateur.ices d’horizons et de pratiques variés. Soit la natation synchronisée, le karaté Shotokan, le breakdance, la house dance, le football, les formes africaines contemporaines, les techniques postmodernes et les claquettes. Et les travaux manuels. Bref, si on y perçoit, au total, quelque chose de typiquement venu des U.S.A., alors c’est dans un chahut de diversité déchirée, très éloigné, sinon virulemment hostile, à tout modèle trumpien. Notons au passage que la dramaturgie en est signée par Momar Ndiaye, artiste sénégalais.
Cela se présente en dispositif quadrifrontal : démultiplication des saisies visuelles, perception de présences, au moins sonores, dans le dos des spectateur.ices, et entrées et sorties aussi nombreuses qu’imprévisibles. Maintien en haleine. Hormis deux grondements phénoménaux en ouverture et en clôture, la pièce se déroule en silence. Disons plutôt : en sonorité brute instantanée, intégralement issue des frappes rageuses sur le plateau, sauts à pieds joints, martèlements, embardées furieuses, avec souffles et râles, interjections et interpellations soudaines.
Côté public, toute la pièce constituera une expérience perceptive à rebours des conventions de la représentation. Voire un défi à tout confort. L’intensité d’énergie maximale est le principe absolu de ce commando de performeur.euses disputant leur présence au plateau. Cela avec une telle constance obstinée qu’on peut finir par douter de sa pertinence dramaturgique ; mais en acceptant aussi qu’il en aille d’une expérience rare, à éprouver, comme au bord d’un gouffre.
Toute la gestuelle est décochée, comme par des membres arrachés, jambes lancées, sauts, corps pliés. Pas d’autre argument dramatique que les mises en présence et l’engagement en confrontation. Les phrases sont brusques, brèves, incessamment relancées, dans une composition de groupe rejouée comme en jetant des dés. Cela en écartant toute envolée du développement, ni modulation équilibrée, ni orchestration symétrique. Tout à l’inverse, on ressent une bousculade de la sollicitation, et on s’étonne presque qu’il n’en découle ni collision physique, ni accident.
C’en est épuisant pour le public lui-même, heureusement convié à une expérience de l’effort et de l’extrême, qui pour une fois ne serait pas celle des seul.es performeur.euses. En proie à cette houle du sens, on peut finir par songer que se manifeste là, sans concession, une mise en jeu des déchirures du collectif, empruntant tout autant le corps de chacun.e. Force et sincérité. Urgence et engagement. Sans doute une certaine Amérique.
Tempest est le titre du solo créé et interprété par Lisbeth Gruwez depuis l’an passé. Mais sur scène, l’énergie de la dite tempête reste fort distincte de celle, déchaînée, d’Abby Z. La danseuse et chorégraphe belge revient à la forme solitaire tous les quatre ans environ. Elle y voit des « retours à la maison, dans l’intériorité de son propre corps », par opposition à la dispersion consentie dans la conduite des pièces de groupe. Dénué de tapage, Tempest n’en dégage pas moins une puissance impressionnante. On le dira de haute maturité, en se souvenant que son autrice-interprète fraye désormais avec la cinquantaine consumée.
Lisbeth Gruwez rappelle qu’au cœur des cyclones se trouve un œil, l’œil du cyclone où règne un calme absolu quand tout autour se déchaîne la violence des éléments. On a également songé à la dualité du chêne et du roseau, Car l’artiste arpente le plateau dans une danse très droite, de position érigée – solidité de chêne – oui mais souvent en proie à une légère inclinaison, démarquée de la verticale – penché du roseau.
D’où se dégage une gestuelle très rhétorique, de membres supérieurs loquaces, à partir de pivotements et torsions combinés, plastiques et tendus, entre ceinture pelvienne et ceinture scapulaire. Ainsi, tout du long, ce corps paraît s’exprimer dans une grande force affirmée du propos, mais toujours subtilement ouvert, disponible, à une part de fluctuation moins certaine. Cette contradiction entre pleine maîtrise d’une part, lâcher-prise d’autre part, confère à cette écriture précise une qualité d’évolution sur une ligne de crête. Troublante. Fiable sur le qui-vive. Affirmation d’une plénitude, sans ignorer la faille.
On se trompe sans doute à qualifier Tempest de solo. Voici vingt ans à présent que sa compagnie Voetvolk s’annonce constituée conjointement par Lisbeth Gruwez et le musicien Maarten Van Cauwenberghe, co-signant l’opus. Entendons que ces deux créateur.ices travaillent intégralement en commun dans la conception d’une pièce. Dans Tempest la composition sonore puise principalement à une collecte de sons bruts accompagnant des pratiques d’arts martiaux que les deux artistes sont partis explorer en Extrême-Orient.
C’est encore dans ce genre d’unité duale, très perceptible au plateau, qu’on décèle la source d’un propos très fermement affirmé, en même temps qu’escarpé. Peut-être qu’une pareille qualité pourrait s’abstenir de déborder à l’excès dans une abondance gourmande du dispositif scénographique et de la chorégraphie lumineuse, dont Gruwez et Cauwenberghe vantent tout autant les vertus nourrissantes.