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Le voyage de Raphaël Pichon au cœur du romantisme allemand

par Jean-Marie Chamouard
18.07.2026

Le festival Radio France Occitanie Montpellier se déroule du 5 au 18 Juillet 2026. Le 15 Juillet, au Corum de Montpellier, Raphaël Pichon et l’Ensemble Pygmalion interprètent des œuvres de Franz Schubert, Richard Wagner et Johannes Brahms. Le baryton Stéphane Degout chante trois lieder de Schubert.

Un ambitieux festival

2026 est la 41ème édition du festival Radio France Occitanie Montpellier. Sur deux semaines, sont programmés plus de 100 concerts dont 12 concerts symphoniques ou opéras. Il se déploie dans une cinquantaine de lieux à Montpellier et dans la communauté urbaine. Près de la moitié des concerts sont gratuits. Il fait une large place au classique sans oublier le jazz, la musique pop ou électro. Les concerts en plein air investissent l’espace public comme ces concerts de jazz quotidiens cette semaine à 19h. Les auditeurs sont accueillis devant un kiosque, sur l’esplanade Charles de Gaulle, cette vaste allée ombragée reliant le Corum à la place de la Comédie. Nous sommes au cœur du festival !
Pour cette saison Michel Orier, le directeur du festival a choisi comme thème « aimer ». L’amour sera impossible comme dans les opéras Didon et Énée joué le 8 juillet et Tristan et Isolde le 11 Juillet. Il sera célébré par une programmation qui laisse une large place à la musique romantique. Ce soir Raphaël Pichon nous propose un voyage dans le romantisme allemand du 19ème siècle. L’auditeur est invité à devenir un « Wanderer » un voyageur errant, une figure alors mythique en Allemagne. Grand, élancé, élégant, Raphaël Pichon va diriger l’Ensemble Pygmalion avec beaucoup de conviction. Le concert est diffusé en direct sur France Musique.

Un voyage dans l’œuvre de Schubert

Débuter ce concert dédié à la musique romantique allemande par le lied de Schubert Doppelgänger, le double, est une très bonne idée. Cette figure légendaire hante le romantisme allemand : croiser son double signifie soit être menacé d’une mort éminente, soit être déjà mort. Le baryton Stéphane Degout chante le lied dans une transcription pour voix et orchestre de Liszt. Après le murmure des cordes apparaît une mélodie semblant venir de l’au delà. La nuit est calme mais lourde de menaces. Stéphanie Degout chante lentement, pesamment, sa voix est profonde, elle monte en puissance, jusqu’à un cri de désespoir. Cette courte pièce est à elle seule une tragédie, le héros prend conscience qu’il est mort, qu’il n’est pas revenu de la guerre.
L’enchaînement avec la symphonie N°8 de Schubert paraît naturel. Elle est dite « inachevée » car ne comportant que deux mouvements. Composée entre 1819 et 1823, une période difficile pour le compositeur, elle ne sera jamais terminée, peut être avait il atteint des sommets dans l’expression de sentiments intimes, dans la méditation lyrique. Elle ne sera jamais jouée du vivant de Schubert mais précieusement conservée par les frères Hüttenbrenner. Elle ne sera créée et publiée qu’en 1865, ce qui assurera un surcroît de notoriété à l’œuvre de Schubert. Les contrebasses inaugurent le premier mouvement. Leur gravité est relayée par les violons , les hautbois et les clarinettes présentant le thème. La mélodie est ronde, enjôleuse, très belle. Elle va se répéter, imprégner l’auditeur, nous sommes invités à une ballade romantique. Mais cette symphonie est riche de contrastes mis en valeur par l’interprétation colorée, intense de Raphaël Pichon. Des accents brutaux, violents, surprenants interrompent cette chaleureuse mélodie. Schubert exprime des sentiments intenses, contradictoires, passionnés. L’andante est plus paisible, plus joyeux. L’auditeur remarquera les solos de flûtes, accompagnées par les cordes en sourdine. Ces moments de grande tendresse sont à nouveau interrompus par des accents orchestraux puissants, orageux. La passion est au rendez vous !
Pourquoi insérer une œuvre de Wagner dans cette première partie dédiée à Schubert ? Wagner admirait beaucoup Schubert, et Siegfried Idyll est une pièce romantique, touchante aussi. Elle célèbre l’amour conjugal et maternel. Pour le jour de Noël 1870, le compositeur a préparé une belle surprise à sa femme et à son fils né l’année précédente. Des musiciens vont s’introduire par surprise le matin tôt dans leur villa en Suisse pour jouer Siegfried Idyll. Un magnifique cadeau ! La musique est captivante, enveloppante, très sentimentale aussi. Elle est parfois ludique, riche d’élans romantiques mais souvent intime exprimant une tendresse toute maternelle. Une grande douceur s’installe à la fin, nous écoutons une berceuse, l’enfant peut s’endormir… et nous sommes attendris par cette musique. .
C’était aussi une bonne idée de finir cette première partie par le lied de Schubert Nacht und Träume, Nuit et Rêves, orchestré par Max Reger. Cette fois la nuit est rassurante, protectrice. La mélodie est superbe, la voix de Stéphane Degout se fait douce, suave, elle nous émeut profondément.

Le coup d’essai magistral de Brahms

« Je n’écrirai jamais de symphonie. Tu n’as pas la moindre idée de ce que c’est que t’entendre constamment résonner les pas d’un géant ». Ainsi s’exprimait Johannes Brahms en pensant à Beethoven, le maître de la symphonie au 19ème siècle. Brahms mettra de longues années à écrire sa première symphonie. Si les premières esquisses datent de 1862, peut être de 1854, elle ne sera achevée qu’en 1876. C’est le grand retour de la symphonie « classique ». Les critiques seront élogieuses, Hans van Bülow parle de la 10ème de Beethoven ! Mais Brahms exprime tout son talent par la puissance, la richesse de l’orchestration, la modernité de sa symphonie. Roulements de timbales, déchaînement des cordes, le début du premier mouvement est fougueux. La musique est tourmentée, les moments lyriques sont interrompus par de puissantes vagues orchestrales. Brahms est en lutte, probablement contre le doute qui l’assaille encore. L’andante sostenuto est moins âpre, la mélodie belle, paisible. Les solos de flûtes puis de hautbois et de clarinettes sont harmonieux mais la musique conserve un souffle romantique puissant. Le troisième mouvement est plus léger, plus gracieux, presque dansant ce que semble ressentir Raphaël Pichon qui ébauche, tout en dirigeant, des mouvements de danse. Le final est le plus célèbre, le plus émouvant, il nous emporte littéralement. Son orchestration est riche, originale, moderne. Il débute par une introduction lente et majestueuse. Les pizzicati des cordes instillent la mélodie avant que ne surviennent de puissants accords. Le mouvement est célèbre pour son solo de cor puis pour le thème qui reprend partiellement celui du final de la 9ème de Beethoven. Un hommage au maître grâce à une mélodie magnifique, envoûtante. Les accents martiaux, les roulements de timbales reprennent, un sentiment de victoire s’installe jusqu’à la spectaculaire accélération finale. Et victoire il y a bien eu ! Cette première symphonie est une œuvre titanesque, l’œuvre d’un géant qui nous a transporté. Grâce aussi à l’interprétation fougueuse et inventive de l’ensemble Pygmalion et de son chef.

Visuel : (c) Alyssa Leroy. Festival de Montpellier