Poursuivant notre parcours en Saintonge, nous revenons à l’abbaye aux dames de Saintes pour un concert un peu particulier puisque l’ensemble Amarillis est dirigé par Héloïse Gaillard, la sœur de Ophélie Gaillard, l’actuelle directrice artistique du festival de Saintes.
Dès sa fondation en 1994, l’ensemble Amarillis a rapidement évolué sur le devant de la scène, récoltant également très vite des récompenses grandement méritées. Fine musicienne, Héloïse Gaillard compose des programmes originaux comme « Destins de reines » avec lequel elle tourne actuellement en compagnie de la très pétillante soprano Patricia Petibon.
Fille, nièce et épouse de roi, la reine Mary est décédée très jeune mais était de ces femmes de caractère que l’on n’oublie pas. C’est avec des extraits d’œuvres de Henry Purcell (1659-1695) qu’est décrite cette souveraine, fille de Jacques duc d’York et héritière légitime du trône d’Angleterre qui épousa Guillaume d’Orange-Nassau, prince issu d’une puissante famille protestante néerlandaise dont descendent encore les actuels souverains des Pays-Bas. Ce sont essentiellement des extraits instrumentaux de cet opéra de Purcell dont le livret a été écrit d’après la pièce éponyme de William Shakespeare (1564-1616). Dès les premières notes de la suite instrumentale « The Fairy Queen » on apprécie la musique de Purcell, parfaitement interprétée mais aussi l’hommage à cette souveraine morte à seulement 32 ans. Les deux préludes instrumentaux des actes II et V sont également de très belle facture ; Héloïse Gaillard, installée au milieu de ses musiciens, dirige fermement et en toute discrétion. La symphony du Ve acte de « King Arthur » ; « Curtain tune on a ground » de « Timon of Athens », Z. 632 ; et « Ground crown the altar » extrait de l’Ode en l’honneur de l’anniversaire de la reine Mary complètent cette première partie du concert et la clôturent sur une note festive.
Aliénor d’Aquitaine était une maîtresse femme, et son nom continue à résonner même plus de huit siècles après son décès. Deux fois reine, de France (1137-1152) puis d’Angleterre (1154-1189), Aliénor a dominé son époque et géré l’Aquitaine, le comté de Poitiers et l’Angleterre (périodes de régence pendant les déplacements d’Henri II puis de Richard Cœur de Lion) d’une main de fer. On ignore, encore à ce jour, où se trouve le corps de cette maîtresse femme mais son gisant, la montrant avec un livre d’heures en main, est visible à l’abbaye royale de Fontevraud au côté des gisants d’Henri II Plantagenêt, Richard Cœur de Lion et Isabelle d’Angoulême épouse de Jean sans Terre. Le tombeau pour Aliénor est une commande de Patricia Petibon elle-même au compositeur Thierry Escaich (né en 1965) et a été créé en 2023 sur un poème du metteur en scène Olivier Py. La pétillante « rouquine » a pris un réel plaisir à chanter cette œuvre, n’hésitant pas, pendant les moments instrumentaux à esquisser quelques pas de danse, utilisant la place disponible du plateau sans aucun complexe. Tout dans l’interprétation de Patricia Petibon séduit : diction parfaite, voix parfaitement maîtrisée, nuances impeccables. La soprano passe du chant à la récitation et inversement sans efforts. L’ovation qu’elle reçoit à la fin est très méritée tant on a pu passer un beau moment en compagnie d’une souveraine majeure dans l’Europe du XIIe siècle.
Agrippine la jeune n’est pas de ces femmes que l’on met de côté si facilement. Fille, sœur, femme et mère d’empereur, elle a tenu le devant de la scène pendant presque toute sa courte existence (son fils, Néron, trouvant qu’elle prend trop de place finira par la faire assassiner en l’an 59 de notre ère, elle avait 44 ans). Ce sont des extraits d’œuvres de Georg Friedrich Haendel (1685-1759) que nous présentent Patricia Petibon et l’ensemble Amarillis. Des extraits d’œuvres instrumentales comme la sonate HWV 404 ou encore le premier mouvement du concerto en sol mineur HWV 287 par exemple. Mais Agrippine la jeune a inspiré Haendel qui composa ainsi un oratorio intitulé « Agrippina condotta a morire » dont Patricia Petibon chante plusieurs extraits : « Ma pria che d’empia … Renda a cenere » ; « Come oh Dio … Trema l’ingrato figlio » ; « Sul lacerato seno … Ecco a morte corro ». Mais Agrippine c’est aussi un opéra « Agrippina » créé en 1710 pendant le carnaval de Venise. Petibon n’en chante qu’un seul air – « Ogni vento » – mais elle rend si parfaitement les sentiments contradictoires d’Agrippine, qu’on a l’impression qu’elle est près de nous, revenue d’entre les morts.
Avec « Destins de reines », l’ensemble Amarillis et Patricia Petibon dressent les portraits de trois femmes exceptionnelles dont les destins si différents mais complémentaires rappellent que même les musiciens ont voulu leur rendre hommage parfois des siècles après leur disparition.
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visuel : Patricia Petibon par Lili Roze