Depuis 2024, le festival de Chambord et Vanessa Wagner, sa directrice artistique, ont mis en place un concept original : « château en musique ». Chaque année, cinq artistes, seuls ou en duo, se promènent dans le château de François Ier, permettant ainsi au public d’accéder à des endroits inaccessibles en journée.
Les responsables du château ont vu dans cette proposition de Vanessa Wagner une belle occasion d’ouvrir le château de façon très intimiste au public du festival, qui a répondu présent dès 2024 et qui est toujours aussi nombreux à se déplacer pour cette si belle initiative. Cette visite du château, inattendue au début, permet aussi au public de profiter d’un lieu chargé d’histoire sans être bousculé par la foule ininterrompue des visiteurs qui viennent chaque jour déambuler dans le château et dans les jardins à la française (magnifiquement entretenus par une très belle équipe de jardiniers).
Cette année, nous sommes retournés dans la « salle des Illustres », au rez-de-chaussée du château. On y rencontre un beau duo piano / contrebasse : Lorraine Campet (contrebasse) et Nathanaël Gouin (piano). Comme il est en effet difficile de déplacer un piano, les deux artistes restent dans cette belle salle pendant toute la soirée. C’est aussi le cas de la harpiste Anja Linder (installée, elle, dans la cour royale), mais pour d’autres raisons.
Les deux artistes proposent un programme agréable. De Ludwig van Beethoven (1770-1827), Campet et Gouin présentent les Variations sur un thème de la Flûte enchantée (on reconnaît immédiatement le duo Pamina / Papageno du premier acte), qui permettent au public de découvrir un aspect très différent de Beethoven, si souvent « raccordé » à ses symphonies qu’on néglige souvent le reste de son corpus musical. Pour rester dans le répertoire opératique, on (re)découvre les Variations sur un thème de Moïse en Égypte de Rossini, composées par le violoniste Niccolò Paganini (1782-1840) ; comme pour les variations de Beethoven, on prend un vrai plaisir à écouter le chef-d’œuvre de Paganini. Les deux autres œuvres, issues du corpus mélodique allemand — un lied de Franz Schubert (1797-1828), An die Musik et Du bist die Ruh, transcrit pour piano et contrebasse, et un lied de Joséphine Lang (1815-1880), O sehntest du dich so nach mir et An den See, également transcrit pour piano et contrebasse — font mouche auprès du public, visiblement conquis par ce beau et très sympathique duo.
Ce très beau duo part des combles (dont la jauge est assez réduite d’ailleurs) et s’installe ensuite dans la chapelle François Ier, située au premier étage du château. Les deux hommes présentent un programme très hétéroclite et agréable à écouter. Là encore, le public (re)découvre un côté moins connu de Ludwig van Beethoven avec le Duo pour clarinette et violoncelle n°3, interprété avec talent par Sévère et Phillips, dont la belle complicité ne fait pas de doute. De Francis Poulenc (1899-1963), c’est la transcription pour violoncelle d’une œuvre écrite pour clarinette et basson : la Sonate pour clarinette et violoncelle (2e et 3e mouvements). Le résultat est très agréable à écouter ; la musique de Poulenc, parfaitement interprétée par Raphaël Sévère et Xavier Phillips, résonne dans la chapelle sans effort. Avec la Disco Toccata de Guillaume Connesson (né en 1970), on tient la touche contemporaine de la soirée, et on apprécie l’écoute de cette œuvre assez courte, certes, mais très joyeuse, qui pousserait presque le public à se lever pour danser avec les deux artistes.
C’est dans la cour royale, à l’exact opposé de la cour où se tiennent les autres concerts, que la harpiste Anja Linder s’est installée. Paraplégique depuis un accident survenu à Strasbourg en 2001, elle est parvenue à rejouer de la harpe en faisant preuve d’une abnégation rare et en collaborant avec un ingénieur pendant trois longues années pour parvenir au résultat souhaité. Tout, dans le discours et le jeu de cette artiste incroyablement courageuse et talentueuse, fait montre d’une résilience totale face à un destin impitoyable (on fera d’ailleurs un parallèle avec l’artiste peintre mexicaine Frida Kahlo, victime elle aussi d’un grave accident — de bus — auquel elle survécut et qu’elle parvint à « oublier » grâce à la peinture).
La harpiste présente un programme intéressant, qu’elle peut interpréter grâce à une tablette lui permettant de programmer les altérations, et à un petit boîtier qu’elle manipule avec ses dents pour actionner les pédales que ses pieds paralysés ne peuvent plus atteindre naturellement. De L’Adieu du ménestrel à son pays natal (John Thomas, 1826-1913) à la Gnossienne n°1 (Erik Satie, 1866-1925), en passant par La Source opus 44 (Alphonse Hasselmans, 1845-1912) et Recuerdos de la Alhambra (Francisco Tárrega, 1852-1909), le public fait un petit tour d’Europe de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Le public réserve d’ailleurs un accueil enthousiaste à cette artiste, dont la force de caractère et la passion inconditionnelle pour la musique lui ont permis de continuer à avancer malgré les obstacles qu’elle a dû surmonter pour pouvoir continuer à jouer. Elle concède d’ailleurs un bis : la Tartine de beurre de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791).
Cette visite semi-nocturne du château de Chambord est d’autant plus agréable que les artistes invités pour l’édition 2026 de château en musique ont été exceptionnels, et on ne peut que saluer les performances remarquables réalisées aussi bien dans le château que dans les extérieurs.
Poursuivant notre parcours au château de Chambord, nous arrivons dans la cour où se tiennent les concerts pendant le festival. En ce chaud mardi soir de juillet, c’est l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles qui arrive en petite formation pour interpréter des œuvres de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) et de son cousin Jean-Bernard Bach (1676-1749).
Juste avant le début de la soirée, Cécile de Saint Venant, responsable du service de communication du château de Chambord, qui donne les consignes d’usage, nous informe que Justin Taylor, souffrant, n’a pas pu se déplacer. Il était remplacé par Sophie de Bardonnèche à la direction de l’orchestre et par Louise Acabo au clavecin. On apprécie au passage le trait d’humour de Mme de Saint Venant sur la « rencontre » festive et musicale entre deux des principaux châteaux royaux français.
On se rappellera aussi que la dynastie Bach est l’une des plus anciennes familles de musiciens allemands. Dès que l’on parle des Bach, l’on pense instantanément à Jean-Sébastien et à ses fils. Mais on ne doit pas oublier que son père, ses oncles et nombre de ses cousins, au premier ou au second degré, et même des cousins plus éloignés, étaient aussi compositeurs. Pour ce concert précis, ce sont des œuvres de Jean-Sébastien et d’un cousin au second degré, Jean-Bernard, que la phalange versaillaise a choisi de présenter. On notera que les deux hommes ont évolué au même moment, mais dans des « voies » quelque peu différentes, puisque Jean-Bernard a « sévi » dans la musique instrumentale (il a laissé un beau corpus de suites orchestrales), alors que Jean-Sébastien a laissé un vaste corpus de cantates (on en connaît 200, mais sans doute en a-t-il composé davantage puisqu’il devait en fournir une chaque semaine pour les offices religieux), de messes et autres passions, auxquelles s’ajoutent des concertos en tous genres et d’autres œuvres instrumentales régulièrement interprétées.
Qu’il s’agisse de musique sacrée ou de musique instrumentale, la musique de Jean-Sébastien Bach reste universelle. Et d’ailleurs, l’une est indissociable de l’autre puisque, dans les œuvres interprétées, on trouve un choral, Freuet euch, ihr Christen, alle en fa mineur, transcrit pour orchestre et clavecin. De Jean-Sébastien, Louise Acabo, qui remplace Justin Taylor au pied levé, interprète le Concerto pour clavecin en sol mineur BWV 1058 sans faiblesses. Si l’on peut regretter que la jeune claveciniste ait parfois un jeu maniéré (qui l’accompagne pendant toute la soirée), on ne peut que saluer le professionnalisme et le talent de la jeune femme, qui fait honneur tant à l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles qu’à Justin Taylor, qu’elle remplace avantageusement. Le Concerto en fa mineur BWV 1056, le Larghetto BWV 972 et le Concerto en mi majeur BWV 1053 sont interprétés avec la même rigueur.
La musique de Jean-Bernard Bach n’a rien à envier à celle de son cousin. « Spécialiste » des suites instrumentales, nous en écoutons deux de très belle facture : Suite en ré majeur (Ouverture, Caprice, La Joye) et Suite en mi mineur (Air, Rigaudon). Nous regrettons qu’il n’y ait pas eu une ou deux suites supplémentaires, pour permettre au public venu nombreux en ce chaud mardi soir de juillet d’en profiter davantage. Jean-Bernard est nettement moins connu que son célèbre cousin, et c’est d’autant plus dommage que sa musique gagne grandement à être connue. Les deux suites du programme montrent tout le talent de compositeur de ce Bach méconnu.
L’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, venu en petite formation d’une dizaine de musiciens, est dirigé par Sophie de Bardonnèche depuis le pupitre de premier violon. La « petite » phalange joue sur des instruments d’époque (avec des cordes en boyau plus fragiles) et doit régulièrement se réaccorder pour éviter les fausses notes. Les musiciens accompagnent Louise Acabo avec talent ; il n’est pas toujours évident de ne pas couvrir la jeune claveciniste, notamment dans la Suite en ré majeur de Jean-Bernard Bach, mais dans l’ensemble, les artistes présents sur le plateau du château de Chambord ont parfaitement interprété les œuvres des deux cousins. Nous espérons les revoir avec un programme qui mettra mieux en valeur les membres moins connus de cette belle et ancienne dynastie de musiciens.
L’accueil enthousiaste du public a poussé les artistes présents sur le plateau à concéder trois bis : Combat contre les moulins à vent, extrait du Don Quichotte de Georg Philipp Telemann (1681-1767) ; un extrait des Quatre Saisons d’Antonio Vivaldi (1678-1741) ; et l’Entrée des Sauvages, extraite des Indes galantes de Jean-Philippe Rameau (1683-1764).
C’est un très beau concert que l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles a offert à un public venu nombreux et séduit par la vitalité et la fraîcheur de la jeune et talentueuse Louise Acabo, dont nous sommes convaincus qu’elle fera une très belle carrière et que son jeu s’améliorera encore dans les années à venir.
visuels : Leonard de Serres