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Festival d’Aix-en-Provence : la « Flûte enchantée » intéressante mais trop complexe de Clément Cogitore

par Helene Adam
07.07.2026

Clément Cogitore peine à rendre convaincante son intéressante analyse de la Flûte enchantée, dont la simplicité n’est qu’apparente, dans un trop plein d’idées qui noient la scène sous un flot d’images et de sensations et alors que la distribution peine à émerger vraiment de ce flot complexe et continu. Une soirée de basses eaux sur la plus belle scène d’Aix-en-Provence, celle du théâtre de l’Archevêché.

Les excès de Clément Cogitore

« Qui trop embrasse, mal étreint », dit le dicton. Clément Cogitore en se lançant dans un projet très ambitieux à multiples niveaux de lecture (notamment visuels) pour illustrer le chef d’œuvre initiatique et franc-maçon de Mozart, la Flûte enchantée, a sans doute voulu en faire de trop.

D’abord intéressé par le flot d’images-choc, et par la présence touchante d’enfants sur la scène, le spectateur est bientôt submergé, incapable de s’y retrouver dans ce trop-plein d’idées dont la cohérence ne saute pas aux yeux et qui handicape finalement la perception de l’œuvre elle-même.

 

Clément Cogitore présente d’abord, durant l’ouverture, des images puisées dans les archives qui évoquent le très beau film de Roberto Rossellini, Allemagne année zéro, tourné à l’époque et sur place, témoignage irremplaçable de la destruction totale de Berlin en 1945 et des conditions de survie et de débrouillardise dont firent preuve alors les habitants et singulièrement les enfants dont le rôle est central.

Clément Cogitore exploite donc la même idée et l’on passe des images en noir et blanc d’époque à la réalité d’enfants se pourchassant pour jouer et se dénichant à manger tant bien que mal au milieu des immeubles qui s’écroulent encore devant leurs yeux ou sous leurs pas.

 

On pourrait dire tout en trouvant discutable l’analogie choisie, « jusque-là tout va bien ». Mais sur sa lancée Cogitore va vouloir approfondir plusieurs pistes qui se croisent et s’entremêlent : après la destruction de la fin de la guerre, vient la reconstruction des années 50 (images d’archives là aussi, extraits de films peu à peu en couleurs), les buildings et les maisons individuelles, les travaux gigantesques, l’american way of life et beaucoup d’autres clichés de ce type qui vont accompagner le cheminement vers le bonheur (qui se mérite comme chacun sait).

Le réalisateur s’en explique d’ailleurs en ces termes : « C’est l’avènement du règne de la classe moyenne qui voit l’Occident épouser un mode de vie anglo-saxon tout en se convertissant à une idéologie capitaliste puis ultra-libérale ».

Adieu à l’enfance

Parallèlement et dans un désordre qui va grandissant, Cogitore exploite une autre idée, voyant dans la « Flûte » un «  requiem d’adieu à l’enfance » : il fait vivre sous nos yeux, un autre parcours initiatique, celui de Pamina et Tamino enfants, puis adolescents, puis adultes, introduisant sur le plateau des acteurs d’âges correspondants, en costumes des époques imaginées par Cogitore qui jouent (très bien) et assurent les dialogues parlés, tandis qu’apparaissent derrière un écran translucide, les véritables interprètes chanteurs, tout en noir comme des techniciens de plateau « invisibles », dont le rôle serait juste de prêter leur voix.

 

S’appuyer sur ce (parfois cruel) récit initiatique qui fut l’enfant-chéri de Mozart, dont il surveilla la réalisation avec soin alors qu’il était déjà épuisé, malade et pressé de toute part pour achever son Requiem, a du sens et y voir une sorte de passage de l’adolescence à l’âge adulte est une idée déjà exploitée.

Mais, encore une fois, point trop n’en faut. Là, où dans Die Walküre, Tobias Kratzer manie ce retour en images à l’enfance de ses héros, il le fait de manière sobre et limitée à l’illustration des souvenirs qui permettront aux jumeaux de Wotan de se reconnaître mutuellement, une fois devenus adultes. Ce n’est pas le cas de Cogitore qui démultiplie les « doubles », les montre au cinéma et sur le plateau, créant une sorte de chaos peu propice à l’attention du spectateur.

 

Ce n’est que lorsqu’ils « sont initiés », qu’ils sont joués « uniquement par leurs interprètes vocaux » (enfin ! A-t-on envie de dire tant le procédé, qui part d’une bonne idée, n’est pas très convaincant dans sa réalisation concrète sur scène).

 

Les autres personnages ne bénéficient pas de ce dédoublement (par bonheur) mais sont représentés eux-aussi dans des déguisements (années 50) et des fonctions parfois obscures : Sarastro semble être un dictateur aux lunettes noires et canne blanche qui évoque curieusement le grand Inquisiteur de la mise en scène de Don Carlos de Warlikowski, le Sprecher, l’employé d’une grande firme aux multiples dossiers, les trois dames et la Reine de la nuit perdent beaucoup de leur charme mystérieux en rescapées des bombardements alliés, cette dernière recherchant sa fille dans les ruines, Monostatos est un policier très entreprenant, Papageno n’a pas non plus les attributs comiques de l’opéra et semble devoir hésiter entre plusieurs incarnations du rôle.

Une interprétation musicale souvent décevante

Tout ceci ne facilite pas le travail des chanteurs, la distribution n’étant pas par ailleurs exempte de critiques qui lui sont propres.

Vocalement, seuls la Pamina de la fantastique Ying Fang, et le Papageno du truculent Sean Michael Plumb, sortent vraiment leur épingle du jeu, vrais mozartiens dont les voix sont très à l’aise dans l’acoustique de l’Archevêché d’Aix, surtout quand la mise en scène ne leur impose pas de se dissimuler mais qu’ils peuvent chanter sur le devant de la scène.

Ainsi le « Ach, ich fühl’s, es ist verschwunden! » de Pamina à l’acte 2, est-il particulièrement émouvant, timbre soyeux, voix bien projetée, nuances et couleurs, du très beau chant qui déclenche d’ailleurs une ovation méritée.

Cela tombe bien, ceci dit, dans la réflexion que Cogitore livre de son analyse de la Flûte au travers de ce duo : « Wir wollen uns der Liebe freu’n /wir leben durch die Lieb’ allein » hymne à l’amour partagé qu’il considère finalement comme « un chant de déclassés » dans une œuvre qui « place les femmes assez bas » et où Papageno n’est « qu’un pauvre oiseleur ». C’est ce qu’il appelle « l’humanisme, l’utopie et la dissonance » de la Flûte dont on a souvent déjà étudié les nombreux messages cachés. Cette dimension ne manque pas d’intérêt mais elle est davantage servie par le très beau chant des deux interprètes, que par la mise en scène elle-même.

 

La star de la soirée, Sabine Devieilhe , Reine de la nuit historique, déçoit dans « zittre nicht, mein lieber Sohn », un premier air, assez hésitant et parfois confidentiel mais retrouve ses capacités vocales et scéniques et son art du bel canto dans le célèbre et hargneux à souhait « Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen », lui aussi ovationné.

 

Mauro Peter, qui chante Tamino sur toutes les places d’Europe, a les aigus assez inconfortables dès son premier air et la voix est souvent atteinte d’un vibrato assez peu élégant mais le medium est joli et quelques airs de l’acte 2 sont mieux réussis.

 

Le Sarastro de la basse Brindley Sherratt a l’extrême grave pas très confortable non plus, mais dans l’ensemble est bien conduit, montrant les évolutions du personnage avec talent. Le timbre plutôt clair pour Sarastro a l’avantage de posséder un très beau grain qui le rend agréable à l’oreille !

Edwin Crossley-Mercer fait le job avec élégance et distinction, à son habitude, en Sprecher.

Les trois dames (Alix Le Saux, Ashley Dixon et Adriana Bignagni Lesca) peinent à s’accorder lors de leur entrée sur le plateau mais par la suite, les voix reprennent une certaine stabilité.

Emma Fekete est une Papagena sympathique et bien chantante, Rodolphe Briand un Monostatos tout à la fois inquiétant et ridicule. Les Drei Knaben sont issus du Knabenchor de la Chorakademie Dortmund et font quelques apparitions globalement réussies.

 

On apprécie beaucoup également le Chœur de Chambre de Namur préparé par son chef Thibaut Lenaerts.

Il faut féliciter l’ensemble des comédiens, et notamment les enfants, ainsi que tous les figurants qui interprètent fort bien les différentes scènes des dialogues parlés, notamment les jeunes Pamina et Tamino enfants.

 

Leonardo García-Alarcón s’en sort moyennement bien dans cette luxuriante et déconcertante mise en scène, dirigeant avec une certaine lenteur son orchestre, parfois bousculé par son propre choix de tempi assez irréguliers et quelques instruments de la Cappella Mediterranea qui se désaccordent en route, bref ce n’est pas toujours très propre et même parfois un peu faux…L’osmose entre lui et Cogitore qui avait si bien fonctionné pour les Indes Galantes à Bastille, semble en panne. Dommage là encore.

Une soirée qui semble se trainer en longueur et ne se termine qu’à une heure du matin.  Dommage, Mozart est dans l’ADN de ce festival et l’Archevêché lui convient très bien !

 

À noter : diffusion sur France Musique le 11 juillet à 20h puis en différé sur Arte.

Die Zauberflöte de Mozart, nouvelle production du Festival d’Aix-en-Provence.

Direction musicale : Leonardo García-Alarcón — Mise en scène et vidéo : Clément Cogitore

Du 2 au 21 juillet, salle de l’Archevêché, billets ici

Séance du 5 juillet.

Visuels : Festival d’Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez