Standing ovation cet après-midi pour la deuxième représentation de cette création mondiale, commande du festival d’Aix, en présence du compositeur Francesco Filidei, qui réussit un bel « opéra de chambre », équilibré et passionnant, dont la narration fluide et poétique reste fidèle au roman de Michela Murgia dont il s’inspire. Une ode à la Sardaigne, mais aussi à la vie, à la mort, au rythme des saisons et aux légendes populaires. L’ensemble est magnifiquement réalisé et interprété.
A l’heure où se discutent, à l’Assemblée nationale de notre pays, les contours d’une loi d’aide à la fin de vie sans souffrances, cette belle œuvre emblématique traite ce délicat sujet à travers des rituels d’une culture ancestrale profondément ancrée dans la terre Sarde.
C’est la rencontre, lors d’un dîner à la Villa Médicis, entre le compositeur Francesco Filidei et l’écrivaine Michela Murgia, tous deux originaires de l’île aux bordures de l’Italie, qui a consacré la possibilité d’un opéra. Fidèles l’un et l’autre à ces traditions orales, récits légendaires et mystérieux racontés par leurs grand-mères, ils font revivre cette histoire située dans une Sardaigne rurale au début des années 1950, alors que la vigne, le vent, les vendanges, le bruit de la mer tout proche, le tissage artisanal et le pétrissage du pain, symbolisent l’activité des femmes et des hommes d’un village aux mœurs encore archaïques.
Maria, la petite dernière d’une trop nombreuse famille, est adoptée comme le veut la coutume par la Tzia Bonaria qui la surprend d’abord occupée à chaparder des cerises puis s’en occupe comme de sa fille qu’on voit grandir au cours du récit.
Mais cette couturière le jour, est également « accabadora » la nuit : elle tisse le fil de la vie et peut le casser à la demande, quand les mourants souffrent trop. C’est la « dernière mère » celle qui donne la mort, la première avait donné la vie.

Intermédiaire entre les Parques de la mythologie romaine, fileuses, et les nornes de la mythologie nordique, gardiennes du destin, les « accabadora » n’usent de leurs pouvoirs que face au désespoir d’un être estropié pour la vie ou trop malade pour s’en sortir. Elle abrège les souffrances en les étouffant dans un oreiller. Incrédule tout d’abord, Maria finira par se rend compte du rôle de sa Tzia, le refusera, s’exilera (à Turin) pour finalement revenir au village et poursuivre le travail d’accabadora pour sa propre mère adoptive agonisante. Ne dis jamais « Fontaine je ne boirai pas de ton eau ».
L’histoire est simple, très rurale et riche en symboles culturels traduction des désirs humains d’immortalité mais aussi de rejet des difformités et handicaps qui rendent la vie invivable à cette époque (et qui posent de sérieux débats bienvenus aujourd’hui !).
Michela Murgia en avait fait un roman tout en chuchotement des âmes dans une communauté dépendante de la terre et du rythme implacable des saisons, qui parle de la transmission entre générations des savoirs et des pouvoirs, des croyances et des mythes.
Elle aurait dû écrire le livret de cet opéra de Filidei mais le destin en a décidé autrement puisqu’elle est décédée trois ans avant l’accomplissement du projet.

C’est donc Filidei lui-même qui a écrit le fil littéraire de cette adaptation avec Manuelle Mureddu. On lui doit déjà une adaptation passionnante de la nouvelle de Zamiatine, l’Inondation, que l’on a pu voir à l’Opéra-Comique en 2023 et qui a également composé un opéra basé sur un monument de la littérature contemporaine, Il nome della rosa (le Nom de la Rose) de Umberto Ecco (1980), créé à la Scala de Milan en 2025 et que l’on attend avec impatience dans nos contrées.
Filidei suit scrupuleusement le fil du récit littéraire comme à son habitude tout en découpant l’histoire astucieusement en 16 tableaux, depuis le Prélude jusqu’au dénouement final (« Non dira mei, ne dis jamais ») portant chacun son intitulé chargé de sens, indications de temps (La Nuit de la Toussaint), d’événements (Les Vendanges, le Pain des mariés), de sentences du livret (Les choses à faire ou à ne pas faire).
Le texte est à la fois simple, dépouillé et chargé de poésie dans un genre fort agréable où l’ensemble des dialogues sont chantés, l’ensemble étant ponctué par l’intervention de superbes intermèdes des chœurs chantant en sarde dans un style qui rappelle fortement les polyphonies corses, qui donnent une véritable pulsation à l’ensemble de l’œuvre.
Filidéi, compositeur d’avant-garde, met en musique les « bruits » des instruments, des voix, des corps humains même. Dans l’art lyrique, il se distingue incontestablement par la qualité de ses compositions vocales associées à un orchestre polyforme oscillant entre le « bruitisme » et les élans plus lyriques.
Il souligne lui-même sa fascination pour l’art vocal en ces termes : l’opéra permet de toucher à quelque chose que ni l’intelligence artificielle ni la réalité virtuelle ne peuvent atteindre » et s’extasie (et nous avec !) qu’une « voix nue, pas amplifiée parmi d’autres êtres humains qui écoutent ensemble. Lorsque 2000 personnes sont réunies dans un théâtre, liées par un fil de voix très aigu de soprano, unies avec leurs corps… cette sensation géniale ne peut être reproduite autrement. C’est là que réside la force de l’opéra » (Francesco Filidéi, propos recueillis par Anne Le Berre, 30 mars 2026).
Et il faut reconnaître qu’il excelle dans cette formidable valorisation des voix humaines « nues » sans artifice, en soliste comme en groupe, par l’écriture d’une partition splendide où chacun, chacune trouve son style et ses répliques, déjà cultes.

Attaché à ses racines sardes, il n’a pas voulu -dit-il- écrire l’ensemble des dialogues dans cette langue mais s’est attaché à en restituer quelques traces au travers de ses chœurs, plaçant résolument son œuvre dans la filiation de l’art lyrique né en Italie mais riche de ses diversités. L’opéra a rendu hommage à la Sicile, souligne-t-il, mais rarement à la terre âpre, presque « animale » de la Sardaigne, riche de ses propres traditions linguistiques et culturelles et qui donna naissance à des philosophes et hommes politiques de premier plan comme Antonio Gramsci.
Valentina Carrasco -à qui l’on doit la belle production récemment revue à la Bastille du Nixon in China de John Adams- en étroite collaboration avec le compositeur-auteur, a réalisé une mise en scène au cordeau, dans les décors splendides qu’elle a réalisés avec Mariangela Mazzeo et qui sentent bon le terroir et ses artisans/paysans d’époque : on pétrit le pain inlassablement sur une grande table, on se livre aux travaux quotidiens de couture, on se joint aux vendanges le moment venu et on piétine le raisin dans de grands baquets en bois.

L’un des aspects les plus séduisants de la scénographie est présent dès l’ouverture du théâtre du jeu de Paume, belle salle à l’italienne du centre d’Aix-en-Provence : trois immenses métiers à tisser forment le fond du plateau, et des figurantes sont déjà occupées à glisser les navettes entre les cordes. Elles vont tisser inlassablement de grands tapis qui prennent forme peu à peu, couleurs riches, matériau brut superbe, et chacun des tapis va tomber au sol à chaque « mise à mort » dans un mouvement impressionnant qui signe la fin de la vie d’un être, les fils sont coupés, l’on déguise alors le mort avec un masque et des hommes en voir viennent le chercher.

Les costumes de Mauro Tinti sont également fidèles à l’iconographie de l’époque et de la région, femmes en noir, jeunes filles en tablier, paysans en vêtements de travail. Et même les « vignes » qui descendent en cascade des cintres, et permettent que se déroule de manière crédible la scène où l’un des paysans, Nicola va être grièvement blessé (et rendu invalide) en tentant de s’emparer du champ de l’un de ses voisins.
Les relations entre la charmante Maria et les deux jeunes gens, dont l’un, Andria est fasciné par sa beauté et sa gentillesse, font l’objet de quelques scènes particulièrement émouvantes comme est très bien traitée également l’exil à Turin de Maria quand elle échange par courrier avec la « maestra » son institutrice restée au village, chacune lisant (en chantant) ses missives, devant le rideau fermé et sous une pluie de lettres.
Magnifique réalisation globale donc, encore amplifiée par l’extraordinaire qualité d’une distribution homogène.
Filidei a choisi des tessitures contrastées pour ses personnages et il est particulièrement bien servi par ses interprètes. Citons d’abord la délicieuse Maria de Rachel Masclet, qui a été élève de la Maitrise populaire de l’Opéra-Comique, voix haut perchée fruitée, très lyrique, aux allures juvéniles qui sait progressivement faire évoluer son personnage (et son chant) vers une plus grande maturité avec la prise de conscience des nécessités de la vie. Sa version enfant est assurée avec aplomb et crédibilité par la jeune Eva Massias.
En contraste vocal absolu mais exprimant elle aussi une profonde humanité dans ce rôle qu’elle considère comme lui étant naturellement destiné, la Tzia Bonaria est interprétée magistralement par Noa Frenkel, contralto à la voix d’une profondeur impressionnante, qui livre quelques graves abyssaux proches du ténor Haute-Contre qui impressionnent et donnent au rôle toute sa complexité.

Hugo Brady , au physique avantageux et dont la grande taille domine le plateau, campe avec beaucoup de conviction, le jeune Andría Bastíu, celui qui est amoureux de Maria et lui révèle le rôle de Tzia après l’avoir espionnée. Doté d’un très beau timbre, le ténor sait colorer son chant, offrir de multiples variations et nuances qui en font un personnage attachant.
C’est également le cas du Nicola Bastíu de Filippo Ravizza, baryton tourmenté et vindicatif, dont le « mieux vaut mort qu’estropié, tu m’aideras ? tu m’aideras ? » résonne longtemps à nos oreilles.
Comme son frère de scène, il fait preuve d’une aisance scénique fort agréable.
Victoire Bunel incarne une maestra magnifique, élégante et racée, tout en assurant quelques autres rôles (une voix, Giannina Bastíu, la mère des garçons) et Francesco Leone, également multi-rôles de personnages secondaires (Santino Littorra, Antonio Vargiu, Dottor Mastinu) complète une très belle distribution. Ajoutons qu’ils participent tous aux fameux chœurs sardes régulièrement sollicités au cours de la représentation, avec Olga Siemieńczuk, Camille Primeau, Lovro Korošec, Constantin Goubet et préparés par Yoan Héreau.

Quant à l’orchestre de l’Opéra de Lyon, sous la direction nerveuse, précise et enjouée de Lucie Leguay, jeune cheffe très prometteuse, il participe efficacement à la création de cette nouvelle œuvre appelée à revenir souvent sur les scènes pour notre plus grand bonheur.
A noter :
Accabadora, opéra de Chambre de Francesco Filidei, en un Acte et 16 tableaux sur un livret de Francesco Filidei et Manuelle Mureddu, d’après le roman Accabadora de Michela Murgia (2009)
Co-Commande et Coproduction du Festival D’aix-En-Provence, Les Théâtres De La Ville De Luxembourg, Tiroler Festpiele Erl, Opéra National De Lyon, Opéra De Dijon, Teatro Comunale Di Bologna
Diffusion le dimanche 12 juillet à 20h sur France Musique
ACCABADORA de Francesco Filidei, création mondiale au Festival d’Aix-en-Provence
Les 4, 5, 7, 8, 10 Juillet 2026, billets ici
Séance du 5 juillet, 17h au Théâtre du Jeu de Paume
Visuels : Festival d’Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez