La mise en scène de Martin Kušej est toujours puissante, mais, 18 années après sa création, ses quelques défauts sont de plus en plus évidents. Côté distribution, le couple vedette accuse trop de distorsions, tantôt avec la tessiture vocale, tantôt avec la présence scénique requise. De beaux seconds rôles ont, néanmoins, permis d’éveiller notre attention, et, c’est d’importance, le chœur et l’orchestre dirigé par Andrea Battistoni ont insufflé une remarquable dynamique à l’œuvre.
On a vu suffisamment de Macbeth pour pouvoir affirmer que cet opéra de jeunesse de Verdi exige une distribution particulièrement adaptée, tant pour la Lady que pour Macbeth.
On retrouvait donc Asmik Grigorian qui avait inauguré le rôle-titre à Salzbourg en 2023, et pour laquelle nous avions déjà été critique de son adéquation avec la tessiture requise. On a suffisamment affirmé dans ces colonnes à quel point Grigorian est une artiste fantastique qui s’est encore distinguée, il y a peu, par sa Salomé munichoise et sa Tatiana new-yorkaise.
Ici encore, sa présence scénique est affolante tant, quand, tel un caméléon, elle parvient à donner corps aux héroïnes qu’elle incarne en épousant chaque mise en scène qu’elle trouve sur son chemin.
D’autant, bien sûr, que sa prestance naturelle n’est pas pour rien dans ses appropriations. Sa Lady Macbeth est, dès le départ, une femme oscillant entre fêlure psychologique et force d’un caractère en acier trempé, deux caractéristiques qui, combinées, conduisent à la folie. Côté chant, c’est également du grand art, car là aussi, elle parvient à rendre crédible chaque phrase prononcée, réussissant notamment à moduler ses interventions lors du brindisi de l’acte II, en fonction du trouble qui grandit chez les participants au banquet.

Nous ne sommes pas toujours prompts à exiger une adéquation absolue à la tessiture élaborée par le compositeur et, heureusement, car ce qui caractérise les plus grands artistes, c’est bien, notamment, le fait d’être capable d’adapter un rôle à leur voix sans le dénaturer. Mais, quoi qu’il en soit, Grigorian ne possède pas la voix du soprano dramatique d’agilité requis.
D’abord précisément, parce que son « agilité » est limitée dans un rôle qui reste profondément belcantiste. Par ailleurs, si son médium est remarquable, si ses aigus sont francs, voire tranchants, la voix ne possède pas les graves naturels qui peuvent permettre ce grand écart de la voix quand Verdi exigeait une voix presque « laide » pour traduire la noirceur shakespearienne.
En 1848, pour la reprise de son Macbeth à Naples, le compositeur indiqua pour la soprano pressentie pour le rôle que « La Tadolini a une voix merveilleuse, limpide, claire et puissante ; et moi, je voudrais pour la Lady une voix âpre, étouffée, sombre (…) La voix de la Tadolini a quelque chose d’angélique ; la voix de la Lady devrait avoir quelque chose de diabolique ». Si l’on ose la comparaison, on dira que toute stupéfiante que soit Grigorian sur scène, elle souffre, en quelque sorte ici d’un « syndrome de Tadolini » dans son incarnation de la Lady.
Si les nombreuses caractéristiques de la soprano, invoquées plus haut, sont, malgré tout, propices à susciter l’enthousiasme des spectateurs, on n’en dira pas autant du chant terne de Gerald Finley qui, à notre goût, n’a ni le style italien requis pour Macbeth, ni le mélange malsain requis d’ambition, de résignation devant l’exécution des plus basses œuvres, d’aveuglement suicidaire. Finalement, ses interventions (notamment son air final) alors qu’elles doivent représenter des grands moments de scène, se sont avérées tout simplement ennuyeuses et n’ont guère contribué à la puissance de l’ensemble.

Pour le chant italien, on pouvait surtout compter sur la magnifique Banco de Roberto Tagliavini, un artiste qui semble s’être fixé comme ligne de conduite de ne jamais nous décevoir. Sa présence, la beauté et la force de son grand air (« Studio il passe, o mio figlio (…) L’ombra più sempre oscura! ») alors qu’il mêlait ses graves naturels à ses aigus élégants, ont mené son personnage vers une belle caractérisation qu’il n’est pas toujours aisé de trouver.
Le Macduff d’Andrei Danilo s’est, pour sa part, avéré tout à fait correct, sans atteindre ce que certains interprètes doivent réussir à détecter dans ce rôle à quasi-un air. Il en a été de même avec le bon Malcolm de Granit Musliu. Enfin, l’excellence de la maison munichoise s’est incarnée dans l’excellente dame de compagnie de Lady Macbeth (Nontobeko Bhengu) dans le médecin (Martin Snell) et surtout dans les sorcières (Paweł Horodyski, Iana Aivazian et les remarquables jeunes solistes des Tölzer Knabenchors.
Et pour l’excellence, l’on doit dire que l’on a été, encore, une fois fascinés par la justesse et la présence vocale et scénique du chœur de l’Opéra de Munich; un chœur remarquable à la fin du premier acte dans l’ensemble « Schiudi, inferno, la bocca ed inghiotti » avec l’orchestre qui grondait sous la baguette du chef ; un chœur magnifique dans la scène clé du banquet ; un chœur enfin très émouvant dans le sublime passage « Patria oppressa! » et puissant à la toute fin.

Enfin, si ce Macbeth a finalement emporté ses spectateurs avec lui, on le doit surtout au chef, Andrea Battistoni qui certes, « ne fait pas dans la dentelle » – mais ce n’est pas ce que l’on attend pour Macbeth, même si, à Turin, Riccardo Muti nous a offert une vision aux antipodes de celle-ci). La démarche du directeur musical du Teatro Regio de Turin est de nous présenter un opéra inscrit dans la jeunesse pleine d’énergie du Verdi de 33 ans, un homme à qui il restait encore à partir à la conquête du monde, un opéra dans lequel les cuivres et les percussions explosent, dans le rythme ne connait pas de répits.
Mais hélas !, des répits, voire des temps morts, il y en a désormais trop dans la mise en scène de Martin Kušej avec ses précipités incessants qui, au bout d’un moment, cassent, la dynamique de la soirée. C’est fort dommage, car cette production – qui a 18 ans d’ancienneté – ne manque pas d’atouts tant elle est, avec ses monceaux de crânes, désespérément sombre, voire sinistre, et en phase avec la marche vers l’abîme du couple Macbeth. La direction d’acteurs est impeccable et, même la présence pendant toute la représentation, en avant-scène, d’une petite tente, sorte de trou noir, antre d’où sortent tous les maux qui affectent la population de cette Écosse antique, reste une riche idée.
Verdi avait du génie et Macbeth est l’un de ses premiers chefs d’œuvre. Mais, il n’est pas, pour autant un opéra facile, car le compositeur avait déjà là posé des exigences draconiennes. Force est constater que celles-ci n’ont été qu’incomplètement satisfaites pour cette reprise au Bayerische Staatsoper et que la présence d’une star ne suffit pas toujours à faire la maille.
Visuels : © G. Schied