On pensait la saison lyrique du Théâtre des Champs-Élysées achevée avec un Enlèvement au sérail peu inspiré. C’était un peu vite oublier les flamboyantes versions de concerts qui ont émaillé 2025-2026. Plutôt rare à la scène, Porgy and Bess a créé l’événement. Chanté par la troupe des Voix des Outre-mer et trois solistes internationaux, l’opéra de Gershwin a été servi par des artistes français débutants et confirmés qui portent haut le made in France !
« Summertime » était sur toutes les lèvres ce mardi 30 juin 2026 sur le parvis du Théâtre des Champs-Élysées. Entre deux canicules, la maison de musique de l’avenue Montaigne a fait salle comble pour accueillir la version de concert de Porgy and Bess. Malgré la popularité de ses airs, le chef-d’œuvre de Gershwin qui réclame une large distribution de chanteurs noirs n’est pas souvent à l’affiche. En choisissant de confier le plateau vocal aux Voix des Outre-mer, Frédérique Gerbelle, directrice de la série Les Grandes Voix, a fait le pari de la diversité des artistes lyriques de nos territoires ultramarins qui voient dans cette coproduction, un premier achèvement.

Voilà maintenant un peu moins de dix ans que le contreténor Fabrice di Falco et le contrebassiste Julien Leleu ont créé le Concours Voix des Outre-mer puis le Festival Filao à Saint-Pierre de la Martinique pour promouvoir les talents ultramarins et la musique classique dans tous les territoires qui constituent cette France diverse et multicolore. Alors qu’ils ont déjà monté des opéras populaires comme Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach et Carmen de Bizet, un chef-d’œuvre semblait plus particulièrement aller de soi. Le programme de salle, confié à la plume experte de Richard Martet, que l’on retrouve avec bonheur, nous rappelle que Porgy and Bess a été spécifiquement écrit pour des artistes noirs américains. Gershwin, qui a choisi un roman de DuBose Heyward se déroulant en Caroline du Sud dans une communauté noire, décrit une Amérique touchée de plein fouet par la crise de 1929 avec les nouveaux fléaux : jeu, alcool et drogue. Au lever de rideau, les rythmes du bélé accueillent les spectateurs les transportant non plus sur Catfish Row, lieu de l’action, mais Rue Cases-Nègres. Vêtus de madras, Claudia Tagbo et Fabrice di Falco seront les récitants de cette mise en espace aux couleurs antillaises assurée par la comédienne et humoriste et par Julien Leleu, également metteur en scène. Il serait aisé de qualifier la soirée d’historique car, de mémoire de mélomane, c’est la première fois que la France est capable de produire un Porgy and Bess réunissant une distribution bleu-blanc-rouge.
Même si l’on devine que certains talents ultramarins auraient très bien pu les tenir, les trois rôles principaux ont été confiés à des artistes internationaux comme le Sud-Africain Luthando Qave, impeccable Crown. La superbe soprano Pumeza Matshikiza a fait sien le rôle de Bess en 2020 où elle excelle. Cependant, ses grands moyens vocaux la distinguent en la détachant nettement de la troupe. L’héroïne, droguée opportuniste ou amoureuse sincère, étant un personnage à part, même involontaire, l’effet est bienvenu. Dans les duos, en revanche, elle écrase son partenaire. Familier du rôle de Porgy, Kevin Short a remplacé au pied levé le baryton initialement prévu avec quelques problèmes de justesse et une incarnation moins intense que pour la plupart de ses partenaires.

Emportés par la fougue de leur jeunesse, tous les artistes ont tenu leur rôle avec talent. Et même si l’on ne peut pas tous les citer, saluons la performance de troupe, les vingt solistes (dont Naïma Wanshe, Ludivine Turinay, Axel Trival, Boris Mvuezolo, Auguste Truel, Alex Corvo, Thomas Custodio, Sébastien Tonel, etc.) parfaitement distribués se fondant dans un chœur admirable de vivacité. Joseph DeCange, dernier lauréat du concours Voix des Outre-mer, surprend en Sportin’ Life avec son aplomb et beaucoup d’abattage. Sa formation au Music-Hall lui permet d’esquisser des pas de danse jusqu’au grand écart, sans oublier de construire son personnage.
Pourtant impliqué, il est dommage que l’énergique Quentin Hindley, à la tête de l’Orchestre Lamoureux, ne soit pas plus attentif à ses chanteurs qu’il couvre trop souvent. Retrouver sur les planches la diction incomparable et la grande voix de Marie-Laure Garnier qui passe l’orchestre sans problème est un bonheur. D’une intensité dramatique exceptionnelle, son incarnation de Serena (veuve éplorée) impressionne tout comme les moyens vocaux au service du drame, notamment dans l’air « My man’s gone now » d’anthologie. La toute première lauréate a comme partenaire la mezzo Axelle Saint-Cirel qui met son timbre envoûtant au service de Maria, la commerçante au caractère bien trempé. Notre Marseillaise des Jeux olympiques est également une bête de scène qui joue de son naturel et use de toute sa palette vocale, jusqu’au parlando très maîtrisé, pour faire vivre son personnage. Enfin dans le rôle de Clara, l’une des plus jeunes artistes des Voix des Outre-mer et pourtant pas la moins expérimentée, Livia Louis-Joseph-Dogué irradie avec un chant assuré, une aisance et une confiance sur scène évidente et qui lui permet de nous charmer dans un sublime « Summertime », la brièveté de son rôle étant le seul regret. Le professionnalisme et la grande cohérence de l’ensemble des participants donnent des envies de production. Les directeurs d’opéra présents dans la salle seraient bien inspirés de reprendre ce Porgy and Bess made in France avec une mise en scène.
Visuels : © Quentin Balouzet.