Au Bayerische Staatsoper, Tobias Kratzer nous fait profondément pénétrer dans la psychologie des dieux et des mortels du Ring de Wagner. Cette subtile exploration mêlant réflexions sur l’immortalité de Wotan mise en miroir avec ses incursions terrestres, sur la jalousie et la vengeance féminine et sur des préparatifs de guerre, est un peu altérée par une distribution inégale et une direction d’orchestre par trop démonstrative.
Le Ring reste pour tout le monde – et nécessairement pour les metteurs en scène – une inépuisable source de réflexion et de décryptage, ce qui laisse de la marge à l’interprétation. Le fait qu’entre les années 1850 et les années 1869, 1870 et 1876, années de création des 4 opus, Wagner se soit lui-même retrouvé pris dans un processus de composition complexe, interrompu par les créations de Tristan et Isolde et des Maîtres chanteurs de Nuremberg a rendu d’autant plus fascinante, quoiqu’énigmatique, cette fresque fondatrice.
Pour sa part, Tobias Kratzer n’a pas cherché à élever le contexte au niveau d’une société en profonde mutation comme le fait actuellement Bieito pour son Ring parisien (la comparaison entre les deux approches est d’ailleurs fort intéressante et propice à débats).
Il inscrit son travail dans une forme de quotidienneté, en quelque sorte de « vie normale » dans laquelle surgissent des éléments violents ou extraordinaires.
Ses « dieux », en fait, sont les fondateurs d’une nouvelle religion qui ressemble à s’y méprendre à la religion catholique avec sa « Vierge Marie » (Fricka) et ses autels devant lesquels on se prosterne et on prie. Comme l’explique Kratzer dans le programme de scène, cette religion n’est pas plus que les autres, une religion pacificatrice.
Dans sa ré-exploration de l’histoire de La Walkyrie, Kratzer s’intéresse au passé, au « préquel », et à la la tentative qui fut celle de Wotan de se créer une famille humaine dans un univers ordinaire (une petite maison avec chambres et grenier, un lit superposé pour ses deux enfants jumeaux) ; une famille dont la sérénité tranchera avec la violence qui règne dans le chalet du couple Hunding.
Son destin de Dieu est donc impacté par une soumission à des événements dont lui-même a été victime. Il est comme pris dans un processus qui fonde son histoire à venir et sa puissance sur ses propres faiblesses et ses souffrances.
Et, précisément, il y a là un véritable ressenti de ses faiblesses, voire des névroses créées par les événements traumatiques qu’il a vécus. L’on peut ainsi observer sa répugnance vis-à-vis du sang ou des cadavres dont se chargent les insensibles et dociles Walkyries.

Ce Wotan affaibli qui cherche à asseoir son autorité est, non seulement, admonesté par son épouse mais, également, défié par ses filles guerrières dans une très belle scène au troisième acte, où elles se s’allongent devant lui dans un geste qui reflète autant la soumission au dieu et père que l’expression d’un défi et d’une résistance à son égard. Ce rapport de force établi là par la force de la sororité qui unit les Walkyries résume en grande partie le dilemme de Wotan qui va bientôt sacrifier Brünnhilde.
Il est rare qu’un metteur en scène s’intéresse à la jeunesse de ces jumeaux dont l’histoire commence, chez Wagner, avec leur retrouvailles et leur amour immédiat. Ce principe de flash-back nous permet d’explorer plus profondément la psychologie des deux enfants puis adultes qui passent de la tendresse fraternelle à l’amour charnel, de Wotan et de Fricka, la femme délaissée dont la jalousie est le ressort de la vengeance. Et l’on pénètre avec une acuité tout à fait remarquable dans l’événement traumatique originel qui explique la première partie de cette Walkyrie, l’histoire d’une famille décimée, éclatée qui se retrouve peu à peu mais s’inscrit, quoi qu’il en soit, dans un cycle de mort.
Nous ne divulgâcherons pas l’idée originale qu’a eu Kratzer pour montrer justement – et plus qu’à l’ordinaire – les motivations de Fricka lorsqu’elle travaille à l’élimination de Siegmund et de Sieglinde, sans états d’âme pour Hunding, son homme de main, ou lorsqu’ensuite, elle oeuvre à la neutralisation de Brünnhilde. Cela se tient, fait récit et c’est là l’essentiel.
Alors, si certaines idées du metteur en scène opèrent parfaitement, d’autres, toutes cohérentes soient-elles avec la banalisation de la situation, affaiblissent sensiblement, malgré tout, le propos de départ. C’est le cas pour l’épée (Nothung) retrouvée au milieu d’autres armes et ustensiles ; c’est aussi le cas avec « l’embrasement » final réduit à sa portion minimale.
Et si certains détails font sens (Siegmund qui couvre d’une nappe l’autel de Fricka qu’Hunding adorait précédemment ), ils défient parfois quelque peu la logique de ce récit réexaminé avec une indéniable finesse.

Enfin, le conflit entre l’immortalité du Dieu et sa part de vulnérabilité est illustré par l’impossibilité qu’il a – ainsi que sa fille Brünnhilde – d’attenter à sa propre intégrité physique. Si le propos apparaît clairement, la redondance du geste visant à bien faire comprendre cela au spectateur est toutefois un peu trop appuyée et pas très subtile. Cela a, au moins, le mérite de pointer le moment où Brünnhilde va quitter son statut de déesse pour se retrouver exposée à la brutalité des hommes.
Par ailleurs, une fois de plus, Kratzer prend aussi plaisir à engager son récit dans la réalité contemporaine de ses spectateurs. Comme il l’avait fait à Paris pour son Faust, il injecte une vidéo filmée en extérieur, vidéo dans laquelle l’on voit les Walkyries collecter les cadavres, puis les emporter dans le grand foyer… du Bayerische Staatsoper. Au-delà de l’effet euphorique immédiat produit sur les spectateurs, il rappelle – comme ce fut le cas pour Faust – que La walkyrie fut créée à Munich et à quel point Wagner est encore présent dans la culture allemande.
Enfin, il faut compter avec la dimension ludique du travail de Kratzer qui participe du plaisir global, car son Ring, par certains côtés, se rapproche de « Game of thrones » avec cette armée zombie construite à partir de cadavres récupérés par les Walkyries.
Nous mener au plus près de l’humain et de l’intime aurait exigé une humilité et une finesse d’exécution ayant du mal à trouver sa place avec la baguette peu subtile de Vladimir Jurowski. Là où le chef nous démontre – s’il le fallait encore – la puissance de feu du Bayerische Staatoschester et sa capacité à faire exploser la musique de Wagner dans la magnifique salle d’opéra, l’on aurait aimé trouver plus de raffinement, de souci du détail, moins de ruptures de rythmes ou un ralentissement bienvenu, notamment à la toute fin par moments expédiée à toute allure.
Nicholas Browlee offre, avec cette Walkyrie, son premier Wotan et c’est du grand art. Il campe un dieu entre deux âges, pas aussi « vénérable » que certains de ses prédécesseurs. Mais, précisément, dans une tenue à l’imagerie qui nous renvoie des centaines d’années plus tôt (remarque valable pour l’ensemble des dieux et déesses), il y a apporté toute l’humanité et la fragilité que Kratzer a méticuleusement disséquées dans sa mise en scène. La voix est puissante, elle paraît inaltérable, le timbre est somptueux, mais il est au service d’un personnage qui s’autorise toutes les couleurs nécessaires à son rude chemin, face à Fricka, face aux Walkyries, face à Brünnhilde.

Face à lui, malheureusement, on ne côtoie pas les mêmes sommets. Et, même si globalement, l’on ne peut critiquer fermement personne, l’on aurait pu espérer des chanteurs wagnériens plus idoines dans cet événement important qu’est la création d’un nouveau Ring dans la capitale bavaroise.
Ekaterina Gubanova a l’expérience du rôle et, comme à son habitude, elle assure pour son personnage ici étoffé de Fricka une belle présence dramatique. En revanche, vocalement, on attendrait là, une empreinte vocale plus puissante, plus spectaculaire.
Du côté des « jumeaux », c’est l’inverse car la description de leur chemin de croix aurait dû nous placer face à deux interprètes capables d’illuminer leur chant par une plus grand part de fraîcheur vocale. Non pas que Roberts et Joachim Bäckström ne soient pas des jeunes chanteurs talentueux, mais leur émission est globalement assez monolithique et l’on peine souvent à saisir leur part de fragilité.
Le choix de confier le rôle de Sieglinde à une mezzo-soprano est, d’ailleurs, assez contestable et participe de cet état de fait. Quant à Bäckström, si la voix est véritablement très belle, le rôle s’avère toutefois un peu lourd lorsque l’on atteint les extrêmes, tels ses deux « Wälse » émis en force.

Si Ain Anger assure toujours sa partie de Hunding avec la puissance et l’expérience qui sont les siennes, le principal déséquilibre provient de la Brünnhilde de Mina-Liisa Värelä.
D’une part, la voix n’est pas particulièrement séduisante ni suffisamment puissante pour tenir dignement son rang de Première des Walkyries. Les aigus, par ailleurs, ne sont guère lumineux et parfois même, s’avèrent mettre l’interprète à rude épreuve dans les « Hojotoho! » de son entrée en scène. C’est donc dans le registre médium, dans l’autorité incontestable qu’elle a face à Siegmund, puis face à Wotan qu’elle emporte cependant en partie la mise dans leurs scènes.
Il n’empêche que, même déséquilibré par un chant pas tout à fait à la hauteur et une direction que l’on aurait aimée plus en phase avec l’histoire qui nous est racontée, le Ring de Kratzer s’affirme comme une expérience passionnante. Et nous nous languissons de découvrir prochainement son Siegfried (en novembre prochain) et son Crépuscule des Dieux (dans un an pour le festival 2027).
Visuels : © Monika Rittershaus.