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12.06.2026 → 11.07.2026

Une « Vie parisienne » de plumes et au poil au théâtre du Châtelet

par Paul Fourier
26.06.2026

La troupe de la Comédie Française s’attaque au célèbre Opéra-bouffe d’Offenbach. Un plaisant moment de délire avec des comédiens déchainés dans une mise en scène hilarante de Valérie Lesort.

La marche triomphale d’un Opéra bouffe

Au départ, La vie parisienne fut créée à l‘occasion de l’exposition universelle de 1867 ; la perspective d’arrivée de nombreux touristes rendait tout à fait à-propos l’idée de ce couple de Suédois qui débarque à Paris pour « s’en fourrer jusque-là ».

Cet « opéra bouffe » est une adaptation par Meilhac et Halévy de leur « comédie-vaudeville » Le Photographe qui, dès 1864, avait eu du succès au Palais-Royal et mettait déjà en scène un certain Raoul de Gardefeu, sa maîtresse Métella et une baronne de Gourdakirsch.

La vie parisienne ayant été conçue pour les comédiens d’origine – donc plutôt pour des « acteurs à voix » que des chanteurs lyriques -, Offenbach s’est, par conséquent, limité à une écriture vocale assez simple. Ce qui n’empêcha pas, malgré tout, des répétitions laborieuses compte tenu de l’inexpérience musicale des interprètes.

Toujours est-il que la première, le 31 octobre 1866, avec Zulma Bouffar, Hyacinthe et Jules Brasseur dans le rôle du Brésilien, est un succès triomphal. Dans la foulée, cette première série parisienne atteint 265 représentations. L’œuvre est ensuite vite reprise à Bruxelles (avec un acte en moins), Vienne, Berlin, Budapest en 1867, Stockholm (en 1868), New York (au Théâtre-Français en 1869), Madrid (en 1869), Bâle, Lisbonne et Buenos Aires (en 1870), Varsovie Londres, Saint-Pétersbourg (en 1873).

 

Le 25 septembre 1873, Offenbach reprend La Vie parisienne aux Variétés en supprimant purement et simplement l’acte IV de l’original (comme à Bruxelles, en 1867). Cette version « définitive » connait ensuite une longue vie aux Variétés (de 1889 à 1911 (avec Mistinguett en Pauline)), avant d’investir Mogador (1931). Elle revient en 1958 au Palais-Royal dans la légendaire production de Jean-Louis Barrault avec Simone Valère (Gabrielle), Suzy Delair (Métella), Pierre Bertin (Le baron), Jean Dessailly (Gardefeu), et Barrault lui-même en Brésilien. D’autres productions parisiennes suivront (à l’Opéra-Comique en 1974, 1990 et, de nouveau, en 2002 ; au théâtre du Châtelet en 1980 ; au Théâtre de Paris en 1985 ; à la Comédie-Française en 1997 ; au théâtre des Champs-Élysées en 2021).

Une folie qui emporte immédiatement le spectateur

Il n’est pas difficile pour un.e spectateur.ice qui assiste pour la première fois à La vie parisienne de s’immerger dans la dynamique qui a fait le succès immédiat remporté à la création. Musicalement, l’accumulation des rythmes (valse, galop, tyrolienne, marche), le double crescendo qui régit l’œuvre et, au dernier acte, la montée lente de l’ivresse de la fête ne peuvent que garantir des réactions jubilatoires.

Du reste, La vie parisienne est un festival de tubes hilarants, produits de la combinaison des plumes désopilantes de Meilhac, Halévy et Offenbach, des couplets du Brésilien à l’air du gant, de l’épisode de l’uniforme « qui a craqué dans le dos » au galop infernal de la fin de l’acte III. Cette folie qui traverse l’œuvre sans jamais s’essouffler n’empêche pas, le temps d’un moment, la délicieuse parenthèse qu’est l’air de la lettre de Métella.

Quant à la société travestie décrite là, avec cette « veuve du colonel » ou ce « major », où le faux est la règle (« le petit hôtel du Grand hôtel », les diners avec ces « petites gens » transformés en ces nouveaux « nobles » à particules qui furent intronisés de toutes pièces au moment des deux Empires), elle est d’autant plus assimilable qu’elle est un miroir fidèle des travers habituels de toute population humaine régie par le rapport de classes. Enfin, ce Paris amoureusement régi par l’amusement et la jouissance ne peut que mettre en joie le spectateur (surtout s’il est lui-même parisien et peut joyeusement se réapproprier sa ville lumière). Toute la faible intrigue est non seulement gérée par le plaisir, voire des allusions à une franche quête de sexualité, que par le profit. Ce Paris-là sent gaiement le sexe et le fric !

Porcs, phacochères, volailles et z’oiseaux de paradis

C’est donc une riche idée de Valérie Lesort d’avoir de manière aussi juste que caricaturale transformé la gent masculine en une bande de porcins et la féminine en un bestiaire aviaire. Les costumes de Vanessa Sannino (auxquels la « plasticienne » Lesort a été très associée) représentent autant un travail fabuleux qu’un enchantement pour les yeux et une traduction très drôle et directement exploitable de cette nature humaine qui se plonge dans la fange (ce qui est littéralement mis en scène dans l’épilogue de la soirée).

Quoi que fonctionnant toujours avec la même acuité, les textes de Meilhac et Halévy auraient pu être utilisés tels quels. Lesort a fait le choix de les modifier pour faire coller à son univers animal et si le trait est parfois un peu appuyé, le résultat n’en est pas moins fidèle à l’intention originale et très efficace. Les décors d’Éric Ruf sentent parfaitement le Second Empire de pacotille et les chorégraphies de Rémy Boissy (couplées à la gestuelle savoureusement bestiale des comédiens « coachés » par Cyril Casmèze) sont aussi précises qu’en phase avec la dynamique comique du texte et de l’action.

Si l’on rajoute à cela la direction précise et enlevée d’Alexandra Cravero et l’excellence des danseurs et des choristes (direction : Lucie Rueda), le cocktail offenbachien ne peut que prendre et enchanter les spectateurs.

Et il y a les comédiens du Français…

On l’a dit La vie parisienne a été composée pour des comédiens plus ou moins capables de chanter, ce qui, dès la création n’a pas été sans poser problème (rares sont ceux qui peuvent cumuler toutes les qualités de scène !). Et, à chaque fois que l’expérience a été renouvelée dans ce format, le résultat a été, vocalement, du même bois, donc nécessairement inégal. Cependant, dès lors, que l’on accepte les règles du jeu et que l’on passe sur les fausses notes qui nous écorchent parfois un peu les oreilles, on apprécie la soirée au niveau auquel elle a été conçue, une comédie débridée exigeant de grands comédiens (ceux qui excellent aussi chez Feydeau et Labiche) avec un chant aussi correct (sinon juste) que possible.

Et dieu s’ils sont tous talentueux ces Véronique Vella (Pauline), Elsa Lepoivre (Métella) Nicolas Lormeau (Prosper/Gontran), Jérémy Lopez (Frick), Sefa Yeboah (Joseph/Alphonse), Baptiste Chabauty (Bobinet), Mélissa Polonie (Urbain/L’Employée) !

 

Et dieu que Benjamin Lavernhe (Raoul de Gardefeu) est aussi méconnaissable que finalement bon chanteur, que Serge Bagdassarian peut en faire des tonnes en Brésilien écarlate (qui n’est pas loin de détenir le record de fausses notes), que Yoann Gasiorowski laisse couler son jeu délirant dans un quasi-numéro de drag-queen avec sa baronne de Gondremark qui dépasse de deux têtes son baron.

 

On n’est enfin pas surpris que les palmes de l’excellence soient attribuées, scéniquement, à Christian Hecq, ce fameux baron, qui en fait plus que des tonnes et amuse la galerie en petit porcinet lubrique ; et, vocalement, à la seule véritable vraie chanteuse de l’équipe des solistes Marie Oppert (Gabrielle), brillante, pétillante, admirable…

En arrivant au théâtre du Châtelet en cet épisode de canicule, on était nettement en surchauffe, passablement apathique, pas loin d’être complètement éteints même. On est sortis de cette vie parisienne animalière ragaillardis… et forcément déçus de devoir troquer une telle faune chantante et dansante pour les mines hagardes des usagers harassés du métro. C’est une cure de jouvence, courez-y si ce n’est déjà fait !

Visuels : © Thomas Amouroux