Après une carrière longue de 48 ans, malgré une terrible maladie contre laquelle il s’est battu bec et ongles et qu’il a su vaincre, à ses 72 ans, le grand ténor américain Gregory Kunde est toujours aussi alerte, dynamique et débordant de projets. Un véritable hymne à la vie. Sa carrière exemplaire l’a mené â tous les grands théâtres du monde, pourtant il est aussi loin que possible de se considérer comme un « divo ». D’un professionnalisme à toute épreuve, Kunde est en même temps accessible et charismatique. Il nous a accordé cette interview par visioconférence entre deux répétitions de l’Otello de Verdi, l’un de ses rôles fétiches, qu’il interprétera du 14 au 25 août au Teatro Colón de Buenos Aires.
Avant d’entrer à l’Université d’Illinois, je n’avais jamais envisagé de devenir chanteur d’opéra. J’y ai fait pendant trois ans une formation en direction chorale. C’est mon professeur de chant à l’Université qui m’a poussé sur la voie du lyrique et m’a décidé à passer une audition pour entrer au programme de perfectionnement pour jeunes artistes du Lyric Opera de Chicago. J’ai été admis et j’ai donc arrêté mes études universitaires. C’était en 1978. Il y a 48 ans (il rit). Mais je me suis fixé une date limite : cinq ans. Si cela marchait bien, j’en ferai mon métier, sinon il y aurait bien quelque chose d’autre à faire. Et tout s’est bien passé.
Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Je dois d’ailleurs préciser qu’avant le bel canto, j’ai interprété de nombreux rôles secondaires qui m’ont permis d’acquérir de l’expérience sur scène et, surtout, d’avoir la chance de chanter aux côtés des grandes voix de l’époque : Kraus, Sutherland, Domingo, Pavarotti. Par la suite on m’a proposé les rôles que tous les jeunes ténors chantaient en ce temps-là : La Traviata, La Bohème, Madama Butterfly, Rigoletto. C’est dans les années 80 que j’ai découvert l’univers du bel canto, lorsque j’ai fait mes débuts dans Guillaume Tell à Paris. Un beau début, n’est-ce pas (rires) ? Au cours de cette décennie, ainsi que dans les années 90 et 2000, j’ai beaucoup chanté Rossini, Bellini, Donizetti. Puis, la technique du bel canto m’a été utile tout au long de ma carrière.
En raison de ma maladie, je me suis éloigné du monde de l’opéra pendant sept mois. À l’époque, on ne parlait pas de cancer. On disait que j’avais un problème d’estomac. Quand j’ai repris mes activités, j’ai continué à chanter du bel canto pendant encore une dizaine d’années : de nombreuses représentations de I Puritani, Anna Bolena et d’autres titres belcantistes ainsi que des opéras sérieux et bouffes de Rossini.
Vers 2005-2006, je me suis rendu compte que ma voix n’était plus la même, qu’il m’était plus difficile d’interpréter les opéras du bel canto. J’ai alors pensé que le moment était venu de mettre un terme à ma carrière et de me consacrer à l’enseignement du chant. Mais en 2008, mon agent en Italie a eu l’idée de me proposer un répertoire non pas plus lourd, mais plus lyrique, un répertoire verdien. Je lui ai répondu : « Essayons, et si ça ne marche pas, j’aurai déjà eu une belle carrière. » Mes débuts dans ce nouveau répertoire ont eu lieu à Turin, dans I vespri siciliani. Et, Dieu merci, ce fut un succès et j’ai continué à créer d’autres rôles de ce nouveau répertoire. C’est une longue histoire, n’est-ce pas (rires) ?

Oui, c’est comme ça. Lorsque j’ai fait mes débuts, le monde du chant lyrique était très différent. Par exemple, pour l’audition que j’ai passée à Chicago en 1977 afin d’être admis dans l’école de chant de ce théâtre, quelque 500 chanteurs s’étaient portés candidats ; aujourd’hui ils sont 10.000. Après la première sélection, nous n’étions plus qu’une dizaine de ténors en lice. De nos jours, chaque université américaine propose un programme pour jeunes chanteurs lyriques, et un très grand nombre d’entre eux s’y présentent chaque année. Par ailleurs, à l’époque où régnaient Pavarotti, Bergonzi et leurs pairs, les carrières s’inscrivaient dans la durée. Alfredo Kraus a eu une longue carrière et a chanté quatre mois avant sa mort ; il a été un modèle pour moi. Aujourd’hui, tout va très vite : certains chanteurs possèdent de belles voix, mais manquent d’expérience. J’ai chanté des rôles secondaires pendant huit ans pour acquérir de l’expérience ; cela n’existe plus aujourd’hui. De plus, on propose aux artistes un nombre considérable de représentations par an, et nous passons notre temps dans les avions pour interpréter différents rôles dans des villes très éloignées les unes des autres.
Tout à fait ! La première qui me vient à l’esprit, c’est mes débuts dans I Puritani à l’Opéra de Montréal, avec la belle Luciana Serra. Et puis, en 1995, une production en français de Guillaume Tell, présentée à Pesaro. Quatre mois à peine s’étaient écoulés depuis la fin de mon traitement contre le cancer et j’étais chauve, mais ce fut une belle reprise de ma carrière. Je me souviens aussi des Troyens (de Berlioz) à La Scala, une production extraordinaire dirigée par Antonio Pappano et mise en scène par David McVicar. Mes amis milanais en parlent encore. Et bien sûr, mon premier Otello à La Fenice qui a marqué un tournant dans ma carrière. Depuis, j’ai interprété Otello au moins une centaine de fois.
Je ne les ai pas comptées, mais c’est fort possible. Je suis très vieux (rires) ! Les théâtres font toujours appel à moi; je dois en profiter, et quand je sentirai que je n’en suis plus capable, j’ai d’autres activités musicales en tête.
Otello est le rêve de tout ténor, qu’il chante des rôles secondaires ou soit soliste, ténor léger, ténor lyrique ou spinto. Il est vrai que je l’ai beaucoup chanté, mais chaque fois que j’incarne Otello, je trouve quelque chose à modifier ou à ajouter. Si c’était toujours la même chose, ce serait ennuyant. Bien entendu, je ne parle pas de la musique.
Dans cette production du Teatro Colón, ma Desdémone est interprétée par Maria Agresta. Elle est arrivée après le début des répétitions. Mais comme nous avons chanté ensemble quatre ou cinq productions d’Otello, nous nous connaissons aussi bien que si nous étions mari et femme (sur scène, ajoute ma femme) (rires). Quand l’un de nous fait quelque chose, les mots sont superflus ; l’autre comprend parfaitement et réagit en conséquence. Hier, nous avons répété l’acte IV, qui est pour moi le plus difficile, en particulier la confrontation avant la scène de la mort. Mais une seule répétition a suffi.

Je sais que c’est vraiment hors du commun (rires). Ce fut en 2015. Deux semaines après ma dernière représentation de l’Otello de Rossini à La Scala, j’ai chanté l’Otello de Verdi au Festival de Peralada en Espagne. En réalité, le personnage rossinien n’est pas très différent de celui de Verdi. Bien sûr, la musique, elle, l’est. Mais l’Otello de Rossini finit par un duo avec Desdémone et il est plus difficile que celui de Verdi.
Je pense qu’il faut de l’expérience, non seulement sur scène, mais dans la vie, car c’est un personnage vraiment fragile. De nombreuses émotions entrent en jeu dans cet opéra. Dans les années 50 et 60, ce rôle était interprété par John Vickers, Mario del Monaco, puis vint Plácido (Domingo). Pour l’Otello verdien il ne faut pas une voix de ténor spinto, mais de ténor lyrique. Verdi n’était pas un compositeur vériste. À certains moments, il faut une voix puissante, mais par exemple, le premier duo avec Desdémone relève proprement du bel canto. Par contre, le dernier acte est dramatique.
Il faut aussi et surtout un chanteur qui sache écouter ses partenaires pour réagir au bon moment. Il faut encore un bon comédien qui n’incarne pas un Otello toujours en colère. Dans Otello, il y a de la rage, mais aussi de la tendresse et de la méchanceté. Il n’est pas pour autant un homme méchant. C’est un homme qui croit que sa femme lui est infidèle. Il s’était converti au christianisme pour épouser Desdémone, mais, dans cette production du Colón, au dernier acte, Otello est revenu à sa foi musulmane. Il commet un homicide prémédité, mais accepté par la religion musulmane, surtout à l’époque où Shakespeare a écrit sa pièce. Cela apparaît clairement lorsqu’il lui dit : « Hai fatto la preghiera al tuo dio ? » Non pas à Dieu, mais à ton dieu. Tout ce qu’Otello veut c’est qu’elle avoue sa trahison. Mais elle est innocente et n’a rien à avouer. Voilà le drame.
Lors de mes débuts en Otello à La Fenice, ma fille m’a dit : « Je n’aime pas que tu meures dans les opéras que tu chantes en ce moment, je préfère le bel canto qui a toujours un happy end » (ndlr : il rit de bon cœur, avec une pointe de tendresse, et ajoute que sa fille est aujourd’hui une chanteuse pop qui mène une belle carrière).
Si l’on tient compte des seconds rôles, j’en ai interprété 130 ou 140, dont beaucoup au début de ma carrière quand je chantais du bel canto. Mais je continue d’y ajouter. L’année dernière, j’ai fait mes débuts dans quatre rôles (ndlr : Iris de Mascagni, La Fanciulla del West de Puccini, Stiffelio de Verdi et Die Grosse Stille sur des œuvres de Mozart). Mes collègues me demandent : « Quand vas-tu t’arrêter ? » Mais je leur réponds que j’ai toujours quelque chose d’intéressant à apprendre, et puis, comme dit Plácido : « If I rest I rust » (Si je m’arrête, je rouille). Et il a raison !
Pas de nouvelles œuvres pour la prochaine saison. Ce sera des opéras que je connais déjà : entre autres Il Tabarro, La Sonnambula ; à Washington, je vais reprendre Idomeneo, et à Hambourg, Die grosse stille (Le grand silence). En réalité, il y a des opéras que je dois réétudier comme La Sonnambula, car je n’ai pas chanté Elvino depuis longtemps.
Eh oui, quand on a chanté tant d’opéras, il faut laisser de la place ici (ndlr : il désigne sa tête) pour d’autres œuvres. Par exemple, en 1999, j’ai enregistré Lakmé à Toulouse avec Natalie Dessay, mais je n’ai jamais chanté cet opéra sur scène et, honnêtement, je ne me souviens pas d’une seule note. Je ne me rappelle que le duo avec la soprano parce que British Airways le propose toujours dans la sélection musicale à bord (rires). À un moment donné, j’ai dressé la liste de tous les théâtres où j’ai chanté et j’ai essayé de me souvenir de ce que j’y avais interprété, mais il y en avait tellement que j’ai laissé tomber (rires).
Pas exactement, mais une bonne soixantaine : aux États-Unis, dans de nombreux théâtres européens, en Corée, au Japon, en Chine – où j’ai fait deux concerts l’année dernière – et en Amérique du Sud, au Teatro Colón et à São Paulo, où j’ai chanté Otello et Aida.

J’ai l’intention de retourner à Bastille dans deux ans. J’espère que la Bastille aura déjà rouvert ses portes ! Si Bastille et Garnier sont fermés, il ne restera que l’Opéra-Comique, mais c’est une scène beaucoup plus petite. En 1999, j’y ai chanté La Dame blanche (de François-Adrien Boildieu). J’ai réfléchi au nombre de théâtres lyriques parisiens dans lesquels j’ai chanté, et je crois bien que je me suis produit dans presque tous : Opéra-Comique, Bastille, Champs-Élysées, Salle Pleyel. Il ne me resterait que Garnier.
Je pensais qu’être chef d’orchestre serait facile pour moi, mais c’est loin d’être le cas. Les théâtres me perçoivent toujours comme chanteur. Il leur est difficile de me considérer comme chef d’orchestre. C’est pourquoi je n’ai dirigé que trois productions en Europe et quelques Galas avec de jeunes chanteurs, mais quand j’arrêterai de chanter, je me consacrerai à la direction d’orchestre. Mon expérience du bel canto pourrait être intéressante pour les jeunes chanteurs, notamment en ce qui est des traditions et du phrasé. Le bel canto, c’est ma musique, celle qui m’accompagne depuis tant d’années, celle que j’ai apprise de mon mentor, Alberto Zedda. Je la porte en moi autant que la musique de mon album « Then and Now ».
Tout a commencé avec la Covid. Je n’avais rien à faire. La plupart des théâtres étaient fermés, sauf en Espagne où on continuait à proposer des spectacles. Aux États-Unis, nous étions confinés chez nous. C’est alors que j’ai eu l’idée de chercher des karaokés sur YouTube. J’en ai trouvé beaucoup et, pour chanter et passer le temps, j’ai enregistré sur la piste d’accompagnement une chanson de Frank Sinatra, « Fly Me to the Moon ». Je l’ai mise en ligne sur les réseaux sociaux et j’ai eu un succès incroyable. Plus de 75 000 vues sur Facebook. Je ne m’y attendais pas ! J’ai donc continué à enregistrer une ou deux vidéos par semaine avec différentes chansons.
Il y a environ deux ans, ma femme m’a dit que ça vaudrait le coup de faire un album avec ces chansons. J’avais donc besoin d’un pianiste. Quand nous sommes allés à Londres, mon agent londonien m’a présenté un de ses amis pianiste qui s’appelle John Smith. C’est bien trop courant, diriez-vous, mais c’est vraiment son nom ! Nous avons travaillé pendant deux heures et nous nous sommes parfaitement compris. Nous avons ensuite convaincu un label d’éditer nos chansons avec les arrangements de John Smith pour les instrumentistes. Rien qu’en deux jours nous avons enregistré tout l’album, qui est sorti le jour de mes 70 ans. C’était un cadeau de ma femme, qui s’est occupée de tout : la pochette, le livret, les photos, le graphisme, les contrats des musiciens, elle a même trouvé le studio d’enregistrement. Moi, je n’ai fait que chanter (rires) ! Elle est extraordinaire. Elle s’occupe de tous mes réseaux sociaux. Le 29 septembre, nous fêterons nos 36 ans de mariage.
C’est ma véritable passion : transmettre mon expérience et mes connaissances, conseiller les jeunes chanteurs, comme on l’a fait pour moi il y a tant d’années. À mes débuts, j’ai eu la chance de travailler avec Alfredo Kraus. Ce fut une expérience marquante. Ses conseils et ses opinions m’ont été d’une aide précieuse, et je suis toujours en rapport avec sa fille, Rosa. C’est un véritable bonheur pour moi de travailler avec des jeunes. Je suis actuellement mentor à l’Atelier d’Opéra de Hambourg, où j’accompagne sept jeunes chanteurs pendant quatre semaines par an. Je fais de même à l’Accademia de La Scala. Et la saison prochaine, je commencerai à travailler avec de jeunes chanteurs au Centre de perfectionnement de l’Opéra d’Albanie.
C’est tout à fait vrai. Voulez-vous les connaître ? Attendez, je vais les appeler. Les gars ! Où êtes-vous ? (ndlr : Il revient avec trois peluches et me les présente ). Les deux premiers sont avec moi depuis le début de ma carrière. Il m’en montre un et me dit : « Celui-là ne parle qu’en italien » (on rit ensemble). Ils sont toujours avec moi, même dans la loge du théâtre. Et ils sont vraiment célèbres.
D’une certaine façon ils me relient à la maison. Ça me rappelle ma famille. Ces deux-là étaient avec moi avant la naissance de ma fille. Je sais que cela peut paraître un peu étrange, mais ils m’accompagnent partout.
C’est moi qui vous remercie. Ce fut un plaisir.
Visuels : © McDomani / Teatro Regio di Parma ; Les Troyens © McDomani /Teatro alla Scala ; Otello © McDomani /Teatro alla Scala ; Andrea Chenier © Michael Pohn.