Pendant deux soirs, les 24 et 25 juillet, la metteuse en scène espagnole a demandé à Éric Ruf (le 24) et à Denis Podalydès (le 25) de devenir le roi Lear, sans répétition, afin de tenter de commencer, peut-être, à comprendre pourquoi, un jour, son père, dans la réalité, l’a répudiée. Magistral.
Sur le papier, le projet est absolument casse-gueule. Adapter Shakespeare pour résoudre son trauma, cela semble un peu acrobatique. Et pourtant… Nous la découvrons tout en souriant et de noir vêtue. Elle nous explique son projet. Elle en réfère à L’Espace vide de Peter Brook, à l’idée qu’il ne faut rien pour que le théâtre naisse. Rien ou presque. En l’occurrence, une immense star, une machine à tout jouer : Denis Podalydès, de la Comédie-Française. Elle nous raconte sa passion pour ce texte, dont elle a lu toutes les versions, toutes les traductions, à la façon d’une chercheuse à l’université.
Le Roi Lear, elle le résume en 30 secondes : c’est l’histoire d’un père qui répudie sa plus jeune fille car elle ne peut pas lui prouver son amour. Cordelia se tait. Elle n’a pas voix au chapitre. Dans la vraie vie, le père d’Andrea est un riche propriétaire de clubs de tennis. Mais le jour où il lui demande de choisir entre le sport et le spectacle, le choix de son enfant ne lui convient pas. Il la vire, par un e-mail, dont le contenu, plus tard, figera le visage de Denis Podalydès, dans un surgissement de réel au centre de la scène.
Denis Podalydès donc, qui a déjà campé le rôle pour Thomas Ostermeier, mais qui ne s’en souvient plus, dit-il. Son corps, lui, visiblement, n’a rien oublié. Un souffleur, Matthieu Luro, lui dicte le texte à l’oreillette, en direct, et le comédien joue. Immédiatement, il est Lear, méchant, qui sidère par la violence de son acte. Cordelia dit, dans le premier acte, avant d’être réduite au silence : « Malheureuse que je suis, je ne puis soulever mon cœur jusqu’à mes lèvres. J’aime Votre Majesté comme je le dois, ni plus ni moins. » Au lieu d’y voir une grande preuve d’amour, le père répond, dans la fiction comme dans la réalité : « Je te déclare étrangère à mon cœur et à moi dès ce moment, pour toujours. » Podalydès délivre le texte avec toute la puissance nécessaire et nous sèche immédiatement. Plus tard, il sera un fou hagard, errant, les yeux habités, dans le public.
Andrea Jiménez réussit l’impossible : faire du théâtre sur le théâtre et y mêler son histoire. Cela fait beaucoup d’informations, et pourtant elle ne cesse de passer du faux au vrai sur un fil très bien tendu. La pièce est parfaite de bout en bout. Elle vous explose d’émotion quand, à un moment, l’oreillette est enlevée et le texte lu en direct. Podalydès avoue qu’Ostermeier avait coupé la scène en question et qu’il la lit, et la joue, sur scène pour la première fois.
Andrea pose une question de petite fille : « Pourquoi ? », et n’obtient aucune réponse. Ce faisant, elle axe sa vision, plus que précise, de Lear sur la notion, très juste, de pardon. Est-ce que la démence excuse tout ? Non. Il faut faire avec, chez Shakespeare comme au XXIᵉ siècle.
Il faut l’écrire : ils sont très rares, les spectacles parfaits de bout en bout, maîtrisés au cordeau, audacieux dans leur construction. Alors pourquoi le programmer tout à la fin du festival ? Peut-être parce que c’est à la fin que l’on commence à comprendre et qu’il était nécessaire de traverser plus de cinquante spectacles pour entendre que la bonne vieille catharsis fonctionne encore.
Casting Lear, Andrea Jiménez, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon