Impossible de jouer La Tempête de Shakespeare, il y a trop de problèmes techniques et les comédien·nes du collectif du Prélude sont tous et toutes à bout. Cette interprétation drôle et rocambolesque fait de la scène une véritable tempête, sans jamais s’éloigner de l’humour du grand dramaturge.
L’introduction du spectacle est un concours sur le spectateur ou la spectatrice qui mérite le plus de partager une coupe de champagne avec les comédien·nes. Il·elles attendent que le public soit prêt à se battre pour une coupe pour annoncer que ça y est, « s’ils sont prêts à s’entretuer pour du champagne, ils sont prêts pour du Shakespeare ». On assiste ensuite à une présentation de chaque personnage, puis à la première tempête, celle qui fait échouer le bateau de la reine de Naples sur une île déserte.
Assez rapidement, il s’avère que le naufrage du bateau est aussi celui de la structure constituée de ventilateurs qui sert de décor. Panique à bord, mais les comédien·nes décident (heureusement pour le public) de poursuivre la représentation, au nom de la performance.
Le méta-théâtre et la pièce de Shakespeare dialoguent en continu dans l’esprit de Tempête. On connaît l’affection particulière du dramaturge pour le théâtre dans le théâtre. Ici, les comédien·nes se réapproprient le principe en nous faisant vivre des véritables tempêtes techniques et émotionnelles. À plusieurs reprises, étant donné qu’il·elles incarnent plusieurs rôles, le public assiste à des changements de costumes ratés, des perruques inversées, des textes improvisés. Les costumes sont relativement contemporains et représentent dans la pièce les riches de ce monde.
Par intermittence, il est quand même possible de suivre l’histoire de la Tempête : le naufrage du bateau, l’histoire d’amour entre Ferdinand et Miranda, les intrigues du pouvoir… Certains personnages sont enlevés mais l’essentiel demeure, ainsi que certains textes majeurs qui permettent de faire avancer l’intrigue. Dans ce cadre, la beauté de la langue de Shakespeare n’est pas dépourvue d’une bonne dose de second degré.
Lorsque tout part en vrille, les moyens ne sont pas ménagés pour donner une impression de catastrophe : explosions dans tous les sens, fumée dense, hurlements des comédien·nes… La tempête a lieu plusieurs fois, au moment du naufrage sur l’île déserte et peu avant la conclusion du spectacle. La poursuite de la représentation est un véritable parcours du combattant.
Dans la fiction ici représentée, le personnage de Gonzalo (serviteur de la reine de Naples) est le seul à porter explicitement un discours politisé, celui du renversement des grands de ce monde et de leur légitimité à dominer des plus faibles/pauvres. Bien sûr, tous les personnages se moquent de lui.
Au-delà des velléités révolutionnaires, le ridicule du jeu d’Antonio et de sa femme, condescendants et avides de pouvoir, parsemés de références actuelles, fait aisément écho avec la politique contemporaine. L’espace du méta-théâtre est aussi celui de la contestation et de la révélation des difficultés d’exercer le métier de comédien·ne, au-delà de l’humour et de l’auto-dérision.
La féminisation de certains rôles (reine de Naples, sœur de Prospéro et Prospéro elle-même) permet également de donner une place plus importante pour les femmes au théâtre — on se rappelle avec plaisir de la pièce Hamlet(te), mise en scène par Clémence Coullon en 2026. La déconstruction de l’intrigue et la fin du quatrième mur sont l’occasion d’un manifeste pour le théâtre, mais avant tout d’un spectacle explosif et hilarant.
Distribution › Texte d’origine : W. Shakespeare. Direction artistique, mise en rue, dramaturgie : Fanny Imber, Maxime Coudour, Sophie Anselme. Avec : Sophie Anselme, Maxime Coudour, Fanny Imber, Jean-Benoît Terral, Claire Marx et Martin Verschaeve. Scénographie : Benjamin Lebreton. Construction : Balyam Ballabeni. Création Son : Vivien Lenon. Création Costumes : Fanny Veran.
Soutiens à la création › Coproduction : Les Ateliers Frappaz, Centre National des Arts de la Rue et de l’Espace Public (Villeurbanne) / La Passerelle Scène Nationale de Gap – Alpes du Sud / Le Moulin Fondu, Centre National des Arts de la Rue et de l’Espace Public – Ile-de-France / Sur le Pont, CNAREP en Nouvelle-Aquitaine / Quelques p’Arts…, Centre National des Arts de la Rue et de l’Espace Public / Centre culturel de Port-de-Bouc – Théâtre Le Sémaphore / Association Alarue Les Zaccros d’ma Rue / Rue WATT – Fabrique artistique, par la Coopérative De Rue et De Cirque (2r2c) / L’atelier 231, Centre national des arts de la rue et de l’espace public (Sotteville-lès-Rouen) Avec le soutien : du CNAREP Atelier 231 (Sotteville) dans le cadre des présentations de projets ARTCENA, du Studio-Théâtre de Charenton (94), de la DGCA – Ministère de la Culture et de l’ADAMI. Le Collectif du Prélude est conventionné DRAC-Ile-de-France.
© Lois Nys