En 2023, nous découvrions le nom de Carolina Bianchi au Festival d’Avignon. Aujourd’hui, elle a clos sa Trilogia Cadela Força qu’elle présente en épisodes indépendants ou en intégrale (jusqu’au 27 septembre). L’occasion de vous parler dans Cult.news du premier volet, cette conférence sous GHB qui vous entraîne dans les entrailles de la violence des hommes.
Au départ, Carolina Bianchi nous expose son projet. Elle nous annonce rapidement qu’elle va se droguer, avec un mélange de somnifère et de vodka. Cette mixture est nommée en français « la drogue du violeur » et en brésilien « a noiva e o boa noite cinderela ». Carolina Bianchi est toute vêtue de blanc, en hommage à la performeuse assassinée en 2008, Pippa Bacca, alors qu’elle traversait une partie du monde, de l’Italie à Jérusalem. Sa performance était de faire de l’auto-stop en robe de mariée. Un jour, elle montera dans une voiture et n’en descendra plus jamais. Carolina souhaite jouer pour elle. Pour cela, elle réactive une performance réalisée en 2016 par Regina José Galindo intitulée Sieste. Mais, en réalité, en réactivant tous les codes de la performance d’art corporel dont Marina Abramović est la papesse, elle retrace, avec ce spectacle, toute l’histoire de ce genre très important pour le spectacle vivant. Elle se drogue, s’endort et laisse ensuite son corps aux hordes noires venues envahir le plateau après l’avoir arrosé d’alcools dégueulasses. Larissa Ballarotti, Carolina Bianchi, Blackyva, José Artur Campos, Joana Ferraz, Fernanda Libman, Chico Lima, Rafael Limongelli, Marina Matheus vont faire ce qu’ils et elles veulent de ce corps devenu inerte. C’est insoutenable, et pourtant, il est impossible de ne pas regarder. Et pour cause, Carolina Bianchi dénonce la chasse des femmes, peinte par Botticelli dans Nastagio degli Onesti, où l’on voit une femme poursuivie par un homme à qui elle avait dit non.
Et, comme toujours, quand une femme dit non, les choses virent au chaos. Les hommes ne le supportent pas. Dans le tableau, Botticelli envoie les chiens. Et, dans la réalité, cela arrive tous les jours. Carolina Bianchi raconte comment l’ancien gardien de l’équipe de Flamengo a assassiné sa petite amie, Eliza Samudio, âgée de 25 ans. Il a fait découper son corps en morceaux par ses hommes de main avant de le jeter aux chiens pour faire disparaître les preuves du crime. Un exemple parmi des milliers. L’un des autres apports majeurs de ce spectacle essentiel est de déconstruire le consensus autour du « care », le soin, en anglais, la bienveillance à tout prix.
Elle impose un mantra assez addictif, « Fuck Catharsis ». Cette « punchline » revendique l’idée que tout n’est pas pardonnable et que, malheureusement, « se réveiller n’est pas forcément se souvenir ». Si Carolina dort, si sa voix est enregistrée, sa présence ne sommeille jamais. Elle symbolise par cet acte le fait que le trauma, celui du viol, disparaît un temps de la mémoire des victimes. Il y a cette idée très forte dans la pièce de refuser d’accepter l’insupportable. Il est tout juste incroyable de voir comment cette performeuse réactive la force politique et sociétale de ce genre de spectacle. Ni oubli ni pardon dans cette première partie protégée par l’Enfer de Dante. Spoiler alert, même si tout semble perdu, Carolina Bianchi phrase après phrase, prouve dès le chapitre 1 quelle immense autrice et poétesse elle est, et que c’est bien là que se niche le processus de sa réparation. Le texte est une pure folie d’écriture éditée aux Solitaires intempestifs.
Les 23 et 30 septembre à l’Odéon.
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Visuel : © Christophe Raynaud de Lage