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« Ça peut être extrêmement élégant, un cul dans la résille », rencontre avec Clara Brajtman pour Bienvenue au Cabaret

par Melodie Braka
01.11.2026
Clara Brajtman ©Marina Viguier BIENVENUE AU CABARET

Clara Brajtman est un oiseau rare du cabaret contemporain. On n’a jamais fini de découvrir toutes ses plumes, et l’on a même l’impression qu’au fil du temps, elle continue de laisser pousser ses ailes.

 

Aussi pointilleuse que drôle, aussi belle que féroce, elle choisit ses mots avec une précision chirurgicale. Ses numéros font dialoguer le langage, le corps et la politique, avec une érudition joyeuse, une élégance folle et un sens du récit qui frappent toujours juste.

 

Passionnée d’histoire et de transmission, Clara interroge sa place dans le monde, les artistes dont elle est l’héritière et celles et ceux qui lui succéderont. Pour Bienvenue au Cabaret, Mélodie Braka rencontre une artiste qui fait honneur à cet art trop souvent qualifié de « mineur ».

Mélodie Braka : Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

 

Clara Brajtman : Je m’appelle Clara Brajtman. Je suis comédienne, chanteuse, metteuse en scène, artiste de cabaret, végétarienne, cycliste, polyglotte, anxieuse, et j’essaie d’être la meilleure amie possible.

 
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Mélodie Braka : Polyglotte, c’est un détail qui m’amuse beaucoup. Quelles langues parlez-vous ? Et est-ce que vous chantez dans toutes ces langues ?

 

Clara Brajtman : Je parle français, anglais, italien, espagnol, un peu danois et un petit peu allemand. Et j’essaie de chanter dans toutes ces langues !

 

Ma marotte, c’est de faire des medleys qui mélangent plusieurs langues quand ça a du sens. Une grande partie de mon attachement à Marlène Dietrich vient de là. Elle avait cette voix tellement unique, reconnaissable entre toutes, et un véritable répertoire dans trois langues différentes. Ça participe beaucoup à la fascination qu’elle exerce sur moi.

 
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Mélodie Braka : Il me semble que vous avez aussi chanté en yiddish au Cabaret de Poussière. Pourquoi avoir choisi de faire entendre cette langue sur scène ?

 

Clara Brajtman : Le yiddish est une langue qui existe toujours, mais qui était beaucoup plus parlée autrefois par les populations juives ashkénazes, notamment en Europe de l’Est. C’est une langue nourrie de différentes influences, avec de l’allemand ancien, de l’hébreu, et beaucoup de variations selon les territoires.

 

Moi, c’est une langue qui me vient de mes grands-parents paternels, qui étaient juifs polonais.

 

Enfin, quand je dis qu’elle m’a été transmise, ce n’est pas tout à fait vrai. Je ne l’ai pas vraiment entendue parler au quotidien autour de moi. Mais elle me procure immédiatement un frisson de familiarité. Je pense que, quand j’étais petite, elle était un peu là.

 

Mes grands-parents ont vécu la guerre, et leur rapport à la Pologne a été marqué par un sentiment de trahison. Après la guerre, ils ont cessé de parler polonais. Pour moi, le yiddish est donc lié à mes grands-parents, mais aussi à ma judéité culturelle.

 

À une édition du Cabaret de Poussière, dans un contexte de guerre très présent, nous recevions des artistes qui allaient chanter et rapper en arabe. Nous nous sommes demandé comment faire résonner d’autres langues, d’autres histoires.

 

J’avais en tête un chant de résistance que j’aimais beaucoup, lié au ghetto de Varsovie. Mon grand-père s’en est enfui plusieurs fois. Ses parents à lui y sont peut-être morts, nous ne le savons pas.

 

À ce moment-là, il nous a semblé juste de faire entendre ces langues ensemble.

 

Les musiciens et musiciennes en ont fait un arrangement magnifique. C’était un moment très fort pour moi.

 
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Mélodie Braka : Est-ce que ce numéro a changé votre façon d’aborder l’intime sur scène ?

 

Clara Brajtman : Oui, ça a été un point de bascule.

 

Je ne considère pas vraiment que ce chant fait partie de mon répertoire habituel, parce qu’il était très contextuel. Je ne sais pas si je le referai ailleurs.

 

Mais c’était la première fois que j’allais aussi loin dans quelque chose de familial, d’intime. Jusqu’alors, mes conférences me permettaient de parler d’histoire, de faits, de culture, en me détachant de mon propre parcours.

 

Là, je parlais de mes ancêtres. Plus tard, j’ai aussi chanté une vieille valse danoise des années 20 que ma grand-mère chantait souvent.

 

Ça m’a ouvert une nouvelle exploration : comment raconter ses propres ancêtres, remonter ses petits arbres généalogiques, et faire en sorte que les gens puissent quand même y trouver un reflet d’eux-mêmes ?

 

Ce morceau en yiddish m’a fait comprendre qu’il était possible de dire « je » de façon vraiment très intime au cabaret.

 
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Mélodie Braka : Vous avez évoqué l’importance de votre histoire familiale dans votre travail. Plus largement, de quels arts êtes-vous l’enfant ?

 

Clara Brajtman : Je suis une enfant du théâtre. Mais il y a toujours eu de la musique à la maison. Mes deux frères sont musiciens. Ma mère écoutait Véronique Sanson et Steely Dan, mon père Léo Ferré, Barbara, tout ce qui sortait de Woodstock. Et mes frères m’ont fait découvrir le jazz.

 

J’ai fait beaucoup de danse classique quand j’étais petite. Je n’ai pas pu passer le concours de l’Opéra de Paris parce qu’il me manquait trois centimètres ! Ça a un peu brisé mon plaisir de faire de la danse classique.

 

J’ai mis du temps à accepter que je voulais faire du théâtre mon métier. J’ai raté Sciences Po, lamentablement. Je m’imaginais plutôt attachée culturelle dans une ambassade, à Rome par exemple. Puis j’ai fini par entrer dans un conservatoire à Paris.

 

C’est pour ça que je dis toujours « comédienne » en premier. Le théâtre imbibe tout le reste de mon travail. Que je lise un livre audio, que je chante ou que je sois maîtresse de cérémonie, j’ai l’impression que ça revient toujours à raconter une histoire.

 

Mais j’ai aussi commencé à chanter très jeune. Quand j’avais une vingtaine d’années, on avait monté un groupe de jazz avec l’un de mes frères. Je suis même une chanteuse de bal !

 

Et les toutes premières fois où j’ai joué avec mon frère guitariste, c’était à Montmartre. Quelqu’un lui avait donné un accordéon. Au bout de trois semaines, il m’a dit : « Allez, viens, on va faire la manche. » On montait sur la butte avec un copain violoniste, on jouait Piaf, des standards de jazz, des vieilles chansons françaises. On faisait vraiment la manche dans la rue !

 
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Mélodie Braka : Comment le cabaret est-il arrivé dans votre parcours ?

 

Clara Brajtman : J’ai travaillé en Italie pendant cinq ou six ans, notamment avec une compagnie qui faisait des spectacles musicaux. On jouait The Rocky Horror Picture Show. C’était ma première confrontation avec cette esthétique très queer, très camp, avec énormément d’interactions avec le public.

 

J’ai adoré. Je ne suis pas quelqu’un de très rock’n’roll dans la vie, à plein d’égards, mais j’ai toujours adoré la nuit et les créatures. Tout à coup, j’avais des cuissardes, un boa, une cravache. Je jouais une espèce de maîtresse de cérémonie dans une langue qui n’était pas la mienne. C’était hyper rigolo.

 

En rentrant à Paris, je suis allée voir un copain qui faisait du tango dans un cabaret qui n’existe plus aujourd’hui. J’y suis allée en corset, bottes et culotte, et j’ai dit à la patronne : « Je suis comédienne et chanteuse, ça m’intéresserait de faire ça. »

 

J’ai commencé par faire la porte. Et c’est là que tout le monde s’est rencontré : Chanelle de Mai, Mara De Nudée, Maud’Amour, Julie Démont… Il y avait tout le monde. C’est de là que c’est parti.

 

Au début, je pensais vraiment que je ne faisais que passer dans ce petit monde du cabaret. J’étais invitée de temps en temps chez Poussière, je n’étais pas dans l’équipe permanente. Et puis le cabaret a grandi. Petit à petit, je me suis retrouvée là tout le temps.

 

C’est devenu un foyer, en fait. Un foyer d’où sortaient plein de petites étincelles dans tous les sens. C’est cet ancrage qui a fait que le cabaret est devenu quelque chose de beaucoup plus permanent dans ma vie.

 
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Mélodie Braka : Comment avez-vous découvert que vous pouviez aussi être metteuse en scène ?

 

Clara Brajtman : À mon corps défendant ! (elle rit) J’ai eu beaucoup de mal à accepter le terme au début.

 

Chez Poussière, je suis devenue metteuse en scène un peu par hasard. La compagnie grandissait, il y avait besoin d’un regard extérieur sur le travail, de quelqu’un qui puisse faire des retours.

 

Ensuite, des artistes ont parlé de moi chez Madame Arthur, au moment où ils cherchaient des directeurs artistiques. Et ça a été un moment important. Est-ce que j’étais capable de transposer ailleurs la méthode de travail que je m’étais inventée ?

 

J’ai été hyper bien accueillie par les artistes et techniciens, avec beaucoup de générosité. Madame Arthur a été pour moi l’endroit de la légitimité dans ce rôle. Je n’ai jamais eu envie d’y monter sur scène. J’avais envie d’explorer ce métier avec d’autres artistes, dans un autre lieu, toujours avec cette urgence de création.

 
Clara Brajtman ©Marina Viguier BIENVENUE AU CABARET
 

Mélodie Braka : Vous n’avez pas de nom de scène ni de créature à proprement parler. Comment avez-vous construit votre esthétique ?

 

Clara Brajtman : Je pense que c’est justement parce que je n’imaginais pas passer autant de temps au cabaret que je ne me suis pas créé d’alter ego. Quand je dis « je », c’est moi.

 

J’ai toujours eu une esthétique un peu glamour à l’ancienne : la boucle de cheveux, les grands déshabillés, les grandes manches. Je crois que ce sont surtout les cheveux qui font ma silhouette !

 

Mais je n’ai pas créé un personnage suffisamment défini pour le décliner dans tous les numéros. Je pense que ça me vient du théâtre. J’ai besoin de garder une certaine souplesse pour pouvoir raconter des histoires différentes.

 

Et aussi curieux que ça puisse paraître, ne pas avoir de nom de scène nourrissait au début chez moi une forme de timidité, un sentiment d’illégitimité. Avec le temps, je me suis rendu compte que j’étais assez heureuse de ne pas compartimenter mon travail au cabaret et mes autres activités. Je suis la même personne : je joue dans Les Meneuses et j’enregistre un livre audio de Guillaume Musso. Et pourquoi pas ?

 
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Mélodie Braka : À défaut d’une silhouette unique, j’ai l’impression que votre signature, c’est le mot.

 

Clara Brajtman : Oui, complètement. Le langage est crucial chez moi. Je crois que c’est vraiment l’épine dorsale de mon identité et de mon rapport au travail.

 

Il y a beaucoup de maîtresses et maîtres de cérémonie au cabaret. Mais ce que j’ai développé un peu par hasard chez Poussière, c’est une façon de prendre la parole sans être nécessairement la maîtresse de cérémonie du spectacle.

 

Tout à coup, pendant six ou huit minutes, quelqu’un parle, et c’est considéré comme un numéro. Alors que les gens viennent au cabaret pour voir des choses très visuelles, de la musique, des performances.

 

J’ai développé un format de conférences un peu pédagogique, un peu historique, un peu stand-up, parfois une piqûre de rappel politique. Ça sert à introduire un numéro, à contextualiser une performance, à lui donner un écho en amont. J’ai fini par baptiser ça le « Brajtmansplaining ».

 

Au Centre Pompidou, on m’a même commandé une forme de trente minutes autour de l’histoire des textes et des chansons de cabaret. Comme par hasard, on revient toujours aux mots !

 

Et puis il y a mes numéros de diction. Ce sont mes numéros de voltige, mes numéros de trapéziste hyper dangereux, sans filet ! Je ne suis pas circassienne, mais j’ai ces exercices de style, ces choses très rapides, presque indicibles, que je peux travailler pendant très longtemps.

 

J’ai toujours aimé les contrepèteries, l’argot, les différents niveaux de langue. Depuis toute petite, je revendique le droit de dire « synecdoque » et « bordel » dans la même phrase.

 

Ça ne semble pas révolutionnaire, mais pour moi, pouvoir passer d’un registre à un autre a toujours été à la fois un terrain de jeu et un outil.

 
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Mélodie Braka : Et parmi vos numéros chantés, lesquels sont devenus emblématiques ?

 

Je suis très fière, d’une réécriture de I Don’t Care, une chanson de 1905 interprétée par Eva Tanguay aux États-Unis. C’était un immense succès. On l’appelait même The I Don’t Care Girl, tellement elle était associée à cette chanson.

 

Je l’ai réécrite dans le contexte des révélations sur les violences dans le milieu du théâtre et du cinéma. Dans le morceau, je passe du réalisateur, producteur, agresseur à la comédienne qui s’émancipe à grands coups de sororité et de colère.

 

C’est un numéro qui me met souvent en vrac, mais dont je suis très contente. Je sais aussi que les gens y sont attachés.

 
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Mélodie Braka : Vous avez récemment incarné Marlène Dietrich chez Les Meneuses. Comment est née cette envie ?

 

Clara Brajtman : En l’espace d’un an, trois personnes différentes m’ont dit : « Tu devrais faire Marlène, ça t’irait tellement bien ! »

 

Il y a eu Romain Brau, pendant l’une de nos premières réunions pour Les Meneuses. L’une des identités du spectacle, c’est cette filiation avec les meneuses et les grandes figures féminines du passé. Puis Jean-Biche est venu voir une édition et m’a dit exactement la même chose. Je me suis dit : « Bon, d’accord, ce sera pour la prochaine ! »

 

Je pense que Marlène m’habite depuis longtemps. Mais il y a des personnages et certaines chansons qu’on ne peut aborder qu’à un certain âge. Par exemple, The Ladies Who Lunch, dans Company de Sondheim, je la chanterai quand j’aurai 50 ans. Pour l’instant, je suis trop jeune, donc je piaffe !

 

Ce qui m’intéresse chez Marlène, c’est la Marlène vieillissante. Celle qui a traversé la guerre, qui se cache à la fin de sa vie parce qu’elle ne veut pas qu’on garde l’image d’une femme abîmée par le temps. C’est la construction de sa propre mythologie.

 

Quand plusieurs personnes m’ont parlé d’elle, je me suis dit que le moment était peut-être venu.

 
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Mélodie Braka : Comment fait-on pour incarner quelqu’un qui a véritablement existé, sans tomber dans l’imitation ?

 

Clara Brajtman : On commence par la respecter beaucoup. Et par chercher ce qui fait écho en soi : qu’est-ce que j’aime chez elle ? Qu’est-ce qui m’attire ? Qu’est-ce qui m’intrigue ?

 

Ensuite, il y a tout un travail sur l’accent, la gestuelle, le costume. Pour Marlène, je voulais retrouver la silhouette de ses dernières tournées. Antoine Mancini a réalisé la perruque et Jean-Biche m’a fait un énorme tutoriel de maquillage sur mesure.

 

Sans eux, je serais sans doute restée davantage dans l’évocation que dans l’incarnation.

 

Mais je crois que le plus important, c’est de l’aimer très fort. Il ne s’agit pas d’être une copie conforme.

 

C’est un fantôme. L’idée, c’était de faire apparaître le fantôme. Je voulais qu’en me voyant arriver, les gens se disent : « Mais en fait, elle n’est pas morte ! »

 

Toute cette réflexion autour des fantômes est aussi très imbibée du travail de Tuna Mess, une artiste que j’adore et qui est une amie très chère. Elle travaille beaucoup sur la disparition, la transformation et sur ce qui reste, sur ce qui reste de ce qui a été.

 
Clara Brajtman ©Marina Viguier BIENVENUE AU CABARET (17)
 

Mélodie Braka : Cet intérêt pour les fantômes du passé traverse beaucoup de vos créations. Quelle place l’héritage et la transmission occupent-ils dans votre travail ?

 

Clara Brajtman : Mes références se sont beaucoup construites autour des vieilles chansons parisiennes, des chansons françaises des années 20 et 30. J’ai baigné là-dedans toute petite. On allait au café chantant à Montmartre avec mes parents.

 

C’est à la fois mon enfance et quelque chose qui remonte beaucoup plus loin. J’en rigole souvent : j’ai des rêves de grand-mère ! (elle rit)

 

Depuis que je fais du cabaret, je me suis plongée dans son histoire. Ça a nourri tout un répertoire de numéros. Je sens très fortement cette filiation, notamment dans mon rapport à la langue et au texte.

 

Je me sens parfois plus comme une passeuse. J’adore apprendre des choses. Pourquoi est-ce que les gens n’aimeraient pas eux aussi en apprendre ?

 

On vit dans quelque chose de très instantané : Instagram, les réseaux, le meilleur spectacle de ta vie annoncé tous les deux jours… Mais on peut faire ce qu’on fait aujourd’hui parce que plein de gens sont passés avant nous.

 

S’inscrire dans cet héritage, ça donne beaucoup de force, du répertoire, de la fierté, mais aussi de l’humilité. On est un petit maillon de cette chaîne.

 

Avec tout ce qu’on a aussi d’ego, guéri par les applaudissements du public, je trouve que la transmission est juste quand elle devient également un endroit d’humilité.

 
Les Meneuses ©Marina Viguier BIENVENUE AU CABARET
 

Mélodie Braka : Cette idée de filiation est-elle aussi au cœur des Meneuses ?

 

Clara Brajtman : Oui, complètement. Avec Les Meneuses, on se réapproprie l’héritage de la revue.

 

Souvent, les cabarets contemporains considèrent la revue comme une chose à part. Mais nous sommes aussi les héritières de ces artistes et de cette forme de cabaret.

 

La vision de Maud, c’était aussi de retrouver le spectaculaire au sens propre : de la chorégraphie, des ensembles, plein de gens sur le plateau. C’est hyper réjouissant. Ça réveille l’enfant en nous, l’émerveillement.

 

Mais nous avons aujourd’hui une liberté que les artistes de cette époque n’avaient pas forcément. Elles avaient des choses à dire, bien sûr, mais elles n’avaient pas nécessairement la place pour ouvrir leur gueule ou aller dans le potache, le cracra, comme nous pouvons le faire au sein d’un même spectacle, tout en ayant des tableaux sublimes et classiques.

 

Et quand d’anciennes meneuses de revue viennent participer au spectacle, je me sens bénie. Il y a quelque chose de l’adoubement dans leur présence. Comme si elles nous transmettaient quelque chose.

 
Michelle Tshibola & Clara Brajtman ©Marina Viguier BIENVENUE AU CABARET
 

Mélodie Braka : Est-ce qu’il y a des artistes ou des numéros de cabaret qui vous ont laissé un souvenir impérissable ?

 

Clara Brajtman : Au cabaret, je suis surtout fan de mes collègues ! J’ai beaucoup d’admiration et de gratitude pour eux. Chaque sortie au cabaret me laisse autant d’étoiles dans les yeux que si je n’en faisais pas moi-même.

 

Il y a Julie Demont, évidemment. Julie pousse les murs. Elle pousse aussi les murs narrativement. Ce n’est pas seulement la performance physique qui est incroyable : elle est tellement investie dans les histoires qu’elle raconte. Je n’avais jamais vu ça à ce point.

 

Il y a aussi Lola Dragoness Von Flame. La regarder sur scène, c’est un enseignement permanent. Elle est dans un présent total. Elle a presque l’air de se demander elle-même ce qu’elle fait là et, en même temps, tout est dans le prolongement évident de sa vie. Pourquoi ne serait-elle pas là ? J’adore la regarder.

 

Soa de Muse. Je pense à chacune de ses apparitions, à tous les numéros que j’ai vus d’elle.

 

Sa puissance d’incarnation, cette faculté à être dans le présent, c’est quelque chose qu’elle possède à un niveau incroyable. En même temps, ça te fracasse et ça t’enveloppe. Je ne sais pas comment elle arrive à faire les deux en même temps. Ça me bouleverse complètement.

 

Et elle est d’une générosité sans bornes dans sa présence au plateau.

 

Je me souviens d’une fois où je suis sortie de scène et où je n’étais vraiment pas bien du tout. On partageait une loge. Pendant le spectacle, elle m’a dit : « Je ne sais pas ce qui se passe, mais là, il y a un spectacle. Allez, on y va. »

 

À la fin, je suis remontée sur scène pour les saluts. Il existe une petite vidéo, donc j’ai pu revoir ce moment. Je salue, je tiens le truc, je reste digne, je ne fais pas une flaque.

 

Et derrière moi, il y a cette petite tête qui fait un geste d’assentiment. Soa hoche légèrement la tête, comme pour me dire : « Allez, c’est bien. »

 

Ça a été une leçon pour moi, ce jour-là.

 

C’est cette capacité qu’elle a d’être entièrement dans le présent, sans compromission, quand elle est là.

 
Clara Brajtman ©Marina Viguier BIENVENUE AU CABARET (4)
 

Mélodie Braka : Vous parlez beaucoup du passé et de l’héritage, mais vous dites aussi que le cabaret est un art du présent. Comment conciliez-vous les deux ?

 

Clara Brajtman : Je pense que le cabaret est vraiment le lieu où l’on se guérit un peu collectivement de ce qu’on traverse collectivement.

 

On arrive avec nos histoires, nos parcours personnels, les choses qui nous traversent. Et dans une salle, avec un public qui ne sera pas le même le lendemain, peut-être des artistes différents aussi, il y a forcément des échos de ce qu’on traverse politiquement comme société, comme communauté, comme pays.

 

Parler de politique, ça peut être parler d’équité, d’adelphité, d’accès aux soins, ou de quelque chose de très précis qui s’est passé à l’Assemblée nationale dans la semaine.

 

Je pense que ça nous fait nous sentir plus forts et un peu moins démunis. On peut aborder les choses frontalement, de façon imagée, proposer des solutions ou simplement rester dans la colère. Mais cette colère, on la partage tous à cet instant.

 

Pour moi, le cabaret est nécessairement un art du présent.

 

L’interaction avec le public en est une autre dimension. On envoie énormément de choses vers les spectateurs, mais on ouvre aussi la possibilité qu’ils nous renvoient quelque chose. On accepte cette fragilité. Il ne peut pas se passer exactement la même chose deux soirs de suite.

 
Clara Brajtman ©Marina Viguier BIENVENUE AU CABARET (10)
 

Mélodie Braka : Est-ce qu’il vous arrive aussi de vous produire en dehors de Paris ?

 

Clara Brajtman : Oui, j’ai joué plusieurs fois au Cabaret Mademoiselle, à Bruxelles, au Kalinka, à Toulouse, chez Mika Rambar, qui est un autre artiste que j’adore.

 

Et je m’autoproclame très régulièrement, même s’ils ne sont pas d’accord, artiste associée des Grandes Folies ! C’est un cabaret dans le Charolais, en Bourgogne, ouvert par Alex Crestey, Quentin Gibelin et Alice Masson. Un cabaret littéralement au milieu des champs : tu ouvres la porte et tu tombes sur la campagne et les vaches.

 

Mélodie Braka : Et je crois que vous emmenez même le cabaret en milieu rural ?

 

Clara Brajtman : Oui, tout à fait ! Avec Les Grandes Folies, on s’apprête à faire une tournée de deux semaines autour de Beauvais, dans des lieux qui ne sont pas spécialement dédiés à la culture ou au spectacle. Des lieux souvent délaissés par les politiques culturelles en général, mais aussi par la gauche, et où l’extrême droite a parfois fait des poussées ahurissantes ces dernières années.

 

La question qu’on se pose, c’est comment est-ce qu’on arrive dans ces lieux-là ? Je n’aime pas le mot « territoire », je n’aime pas non plus la « province », parce que ce n’est pas Paris d’un côté et le reste de la France de l’autre. Il y a plutôt un univers urbain et un univers plus rural.

 

Dans ces lieux de grande ruralité, ce que j’aime beaucoup avec Les Grandes Folies, c’est que la seule injonction qu’ils se donnent, c’est de passer par la tendresse. C’est vraiment le mot qui revient tout le temps : comment est-ce qu’on enveloppe les gens et comment est-ce qu’on s’enveloppe nous-mêmes de tendresse ?
 

Dans les grandes villes, le public est parfois plus proche de nos histoires, de nos expériences personnelles, avec aussi un accès plus large à la culture. Cette proximité permet une forme de catharsis collective, où la colère et la frustration peuvent s’exprimer. C’est très précieux.

 

Face à des personnes qui ont moins souvent l’occasion d’assister à des spectacles vivants, on ne peut pas toujours être aussi frontal. Il faut trouver une autre manière d’entrer en relation, sans jamais se placer dans une posture de supériorité. Il n’est pas question d’arriver en donnant des leçons, comme si nous savions et que les autres ne savaient pas.

 

Ça a été un grand enseignement pour moi toute cette dernière saison. Je suis vraiment très heureuse de pouvoir continuer à travailler avec la compagnie et de mettre la tendresse au cœur de toute la pratique.

 
Mélodie Braka : Vous dites aussi que le cabaret a aussi profondément transformé votre rapport à votre propre corps.

 

Clara Brajtman : Oui, ça a été l’une des deux grandes révolutions de ma découverte du cabaret, avec cette façon d’être au présent.

 

Le rapport au corps, au sexy, au glamour, au vulgaire, ça m’a énormément réconciliée avec moi-même.

 

J’ai grandi avec des idées très classiques : une jupe trop courte, une bouche trop rouge, c’est vulgaire. Le cabaret a complètement redéfini la vulgarité pour moi. Aujourd’hui, la vulgarité, pour moi, c’est Louis Sarkozy ! Ça peut être extrêmement élégant, un cul dans la résille. (elle rit)

 

Je trouve que beaucoup de choses qui se passent au cabaret sont d’une élégance extrême, parfois bien davantage que dans le reste du monde.

 

Je me suis toujours sentie très maigrelette, avec un corps d’enfant. Et j’ai grandi avec cette idée qu’être un peu vulgaire, c’était être un peu idiote, un peu populaire, avec tout le mépris de classe qui allait avec.

 

Ma grande frayeur, c’est que les gens pensent que je suis idiote. Pour être associée à quelque chose de cultivé, j’avais l’impression qu’il fallait bien parler, ne pas être trop dévêtue, rester dans une certaine retenue.

 

Le cabaret m’a permis de me réconcilier avec quelque chose de plus sexy, avec la nudité, avec une façon de performer la féminité dont je m’interdisais une partie auparavant.

Informations pratiques

Les Meneuses
Les 3, 4 et 5 décembre 2026 aux Étoiles, Paris.
Billetterie à venir sur Shotgun / Maison Cabarets.

 

Du 15 au 19 décembre 2026 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.
Billetterie du Théâtre de la Croix-Rousse.

 

L’Échappée des Grandes Folies
Tournée dans le Beauvaisis, du 3 au 13 novembre 2026.
Programme et billetterie du Théâtre du Beauvaisis.

 

Le Filip, Tapage nocturne
Mise en scène : Clara Brajtman.
Tous les mercredis jusqu’au 2 décembre 2026 à La Nouvelle Ève, Paris.
Prolongations les vendredis et samedis du 5 au 27 mars 2027 et dates de tournée dans toute la France.
Billetterie et dates de tournée.

 

Suivre Clara Brajtman
Instagram @clarabrajtman

 

Bienvenue au Cabaret
Une série créée par Mélodie Braka.
Entretien : Mélodie Braka.
Photographies : Marina Viguier.