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« Le Crépuscule des dieux » à l’Opéra de Paris, chaos ou promesse d’avenir ?

par Paul Fourier
12.10.2026
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Le dernier épisode du Ring, enfin dévoilé au public, balance entre moments scéniques remarquables et passages à vide. Musicalement, on sort éblouis par la direction de Pablo Heras-Casado, et un trio de chanteurs (Wilson, Schager, Kares) superlatif.

Si Crépuscule il y avait en ce soir du 8 octobre, place de la Bastille, cela semblait être celui, interminable, d’un gouvernement aux abois, incapable de comprendre la jeunesse du pays et privilégiant la violence à l’écoute et aux réformes nécessaires. Pénétrer dans l’Opéra se fit donc dans un indescriptible chaos, quelques adolescents voulant en profiter pour investir l’endroit.

Calixto Bieito dit « Le Ring contient un certain nombre de contradictions humaines fondamentales : notre soif de pouvoir et de possession, notre capacité à aimer et à détruire, notre besoin de créer des systèmes et notre tendance à y rester prisonniers. Wagner n’a pas de leçon morale réconfortante à nous offrir. Le Ring ne nous dit pas où nous allons. Il nous renvoie à ce que nous sommes, ce que nous avons été et ce que nous pourrions devenir. Toutes les questions restent en suspens. »

Ces propos résonnaient avec l’ambiance délétère actuelle, celle relative à la prise en compte des revendications de cette jeunesse, comme celle de la crise du logement et du décès de Maricarmen Abascal en Espagne, patrie du metteur en scène.

The end ?

Alors que nous arrivons enfin au bout de la course de ce monument musical, on citera par facilité Bettina Auer qui, dans le programme de salle, résume les épisodes précédents : « Pour le Ring de Paris, le metteur en scène Calixto Bieito et son équipe ont opté pour un récit discontinu dans lequel passé et avenir s’entremêlent. Leur voyage à travers le Ring avait commencé avec L’Or du Rhin (lire ici) dans un univers de « big data », où des hommes s’étaient élevés au rang de dieux, ou avidité et égoïsme avaient chassé toute transcendance. Dans l’univers militarisé et violent de La Walkyrie (lire ici), la compassion se faisait rare, même si un amour avait pu s’épanouir au milieu de la destruction. À la fin, Wotan assistait à l’effondrement du monde numérique qu’il avait lui-même créé. Dans Siegfried (lire ici), en revanche, la nature a reconquis un monde dévasté, devenu incontrôlable sous l’effet des manipulations humaines. La forêt s’est transformée, le lien entre l’humanité et la nature est rompu. »

Un voyage spatio-temporel assez confus

Mais, avouons-le – particulièrement pour ce Crépuscule – l’absence de linéarité, de récit en tant que tel (un choix éloigné de l’approche de Tobias Kratzer pour son Ring à Munich – lire ici), cette discontinuité revendiquée n’est pas franchement des plus confortables pour le spectateur qui doit se projeter en permanence dans des univers différents, sans pouvoir nécessairement les relier aux opus précédents. Certes les vidéos remarquables de Sarah Derendinger montrent un monde en train de « bugger », mais le dispositif s’avère vite très répétitif. Et si le dernier épisode renvoie l’Humanité vers les « Révolutions » (industrielle, numérique, IA) successives auxquels elle a été confrontée depuis l’époque de Richard Wagner, le résultat reste assez confus.

Finalement, ce qui fait la force de la production est une juxtaposition de tableaux signifiants dans lesquels on doit saluer la pertinence des décors (Rebecca Ringst), la justesse des costumes (Ingo Krügler) et des lumières (Michael Bauer).

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Des scènes sont dramatiquement magistrales, notamment celle en avant-scène qui voient l’affrontement de Brünnhilde, souveraine et épanouie (amoureusement, sexuellement sommes-nous même tentés de dire) et de sa sœur, Waltraute, qui, restée du côté de Wotan et de son monde toxique, mais enfreignant l’interdiction de rencontrer sa sœur, est en train de se désagréger physiquement. Cette épure est particulièrement parlante, d’autant qu’elle est portée par deux comédiennes exemplaires. L’antagonisme de cette scène avec celle qui suit est irréprochable. L’une, avec Waltraute, montre une femme affirmée et confiante en le pouvoir de l’Amour ; l’autre avec Siegfried met au jour la trahison qui entraînera la chute du héros.

Brünnhilde libérée, mais où va l’Humanité ?

À la fin de l’opéra, Brünnhilde quittera le justaucorps qui dévoilant son corps révélait son éveil aux « choses de l’amour » ; elle retrouvera sa robe bleue de La Walkyrie (et son cheval de bois qui a bien souffert lui aussi), deux éléments qui la fait se retourner vers son passé, mais qui lui ouvre également un avenir qu’elle aborde enrichie de sa traversée. Cette femme semble enfin prendre son autonomie en complète cohérence avec les propos de Bieito déjà cités : Le Ring « nous renvoie à ce que nous sommes, ce que nous avons été et ce que nous pourrions devenir », mais… « toutes les questions restent en suspens » … Tamara Wilson porte sa Brünnhilde avec une force inouïe, physiquement, dramatiquement, vocalement.

 

D’autres scènes sont plus paresseuses, comme lorsqu’est longuement projeté un immense lustre, esthétique, mais sans grande plus-value dramaturgique. D’autres encore sont plus contestables, notamment au moment de l’entrée de Siegfried pour la première fois dans la sphère terrienne, dans cette société humaine dont il ignore les codes et que sa naïveté se trouve confrontée à Gutrune et Gunther, deux personnages très caricaturaux. Le « pacte de sang » est traité comme un jeu d’enfant ; les vidéos traduisent la confusion des temps, des espaces ; les lieux se télescopent sur les écrans ; des salles d’Opéras apparaissent, probablement celles existantes à l’époque de la création du Ring et des bouleversements sociaux de la Révolution industrielle, et qui prendront un coup de vieux avec la construction du Festpielhaus de Bayreuth.

La représentation a, d’ailleurs, commencé par un renvoi des Nornes, en costume XIXe, vers un lointain passé ; des Nornes qui s’affairent sur un immense appareil à tisser… des câbles qui ressemblent fort à ceux qui couraient dans l’antre de Wotan dans La Walkyrie. Les déesses tissent le temps, les câbles rompent soulignant la fragilité de la prédiction. Notre temps est nourri de l’arrivée de l’IA, mais finalement cet univers technologique pourrait n’être ni inéluctable ni infaillible.

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Siegfried plat principal, et un anneau à la portée de tous

Quant à Siegfried « le héros », il arrive en bout de course. Il sera même profané. Inutilement transformé en végétarien (soit pour souligner maladroitement son embourgeoisement, soit pour le désigner lui comme le véritable gibier de la chasse), il participe à un banquet de noces dont il va en devenir, du fait de son parjure, dans une scène digne d’un film de Peter Greenaway, le plat principal ; avec, en spectatrices de la scène, les Nornes désormais réduites à des utilités, et les Filles du Rhin qui mettent le couvert et attendent avec impatience la chute du héros. Lorsque Siegfried est frappé, les images vidéo passent de la couleur au noir et blanc et se figent comme si cette victoire temporaire du mal sur l’innocence se traduisait par un bug informatique dans la marche programmée du monde.

 

À la fin, Bieito souligne l’ambivalence du message final de Wagner. Espoir ou désespoir ? Rédemption par l’Amour ou renoncement ? On sait que le compositeur, dans la longue conception de ce Crépuscule, fut, successivement influencé par Feuerbach, puis par Schopenhauer, et que la version définitive de l’œuvre peut parfaitement se lire comme un magistral point d’interrogation clôturant les errances d’une humanité primitive.

Chez Bieito, au moment de la mort de Siegfried, un trou noir surgit sur l’écran vidéo. L’on se réfère à la citation de Dante (« Vous qui entrez ici, perdez toute espérance ») par Stephen Hawking, grand spécialiste de ce phénomène cosmique.

 

Puis, dans la scène finale, tout s’efface, tout disparaît, laissant l’image saisissante de ce plateau vide et de cette Brünnhilde rendue à elle-même, esseulée, libérée, joyeuse aussi dans sa robe bleue, mais inconsciente de la suite. Elle proclame « seul l’amour rend heureux dans le ciel et dans la douleur ».

Reste finalement une image, celle d’un anneau abandonné là sous un rai de lumière, et la question de savoir qui va s’en emparer cette fois et pour faire quoi… Le Ring est vertigineux et son épilogue tout autant.

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« Dans Le Crépuscule des dieux, le monde que nous avons suivi au long de ces quatre soirées disparaît, et peut-être l’humanité disparaît avec lui », nous dit Calixto Bieito à propos de la fin de l’opéra, « mais l’univers n’a pas nécessairement pris fin. Quelque chose pourrait venir après quelque chose de post-humain, de naturel, de technologique, ou autre chose, pour quoi nous n’avons pas encore de nom.

Avec Le Crépuscule des dieux, il ne s’agissait pas pour nous de présenter une œuvre apocalyptique de plus. Nous vivons déjà constamment entourés d’images et de récits de catastrophes, d’effondrements, d’extinction. Cependant, les dernières mesures de la musique de Wagner, plus ambiguës, plus étranges, plus profondes, ne nous apportent aucune réponse.

Ce qui se passe dans la musique finale du Crépuscule des dieux – cet élan, cette clarté, cette atmosphère libératrice – est, dans notre mise en scène, traversé par un trou noir, tel un paradoxe : la musique s’envole, le monde s’effondre ; l’harmonie s’élève, la mémoire disparaît ; la beauté demeure, l’univers s’éteint. Cette fin anti-humaine, dans toute sa désolation, est profondément humaine.

Tout disparaît : la matière, l’humanité, la post-humanité, le récit, la culture, la mémoire, l’identité. Il ne reste plus rien à transmettre. Et, au terme de la disparition progressive de la mémoire, c’est le silence qui règne. »

Porter le vertige de cette fin ouverte

Comme pour les épisodes précédents, il fallait une équipe de chanteurs / chanteuses / acteurs / actrices d’exception. Les images des répétitions illustrant le programme de salle nous montrent qu’à son habitude, Bieito a considérablement travaillé l’aspect dramaturgique de cet épilogue. Et cela se voit tant les gestes sont précis, tant le chant est en accord avec l’action.

 

Et il y a trois chanteurs, qui comme un tripode, soutiennent l’édifice, et se rejoignent dans l’exceptionnel.

En Hagen, Mika Kares, a une présence à la fois massive et ambiguë. Il est certes le fils d’Alberich (excellent Brian Mulligan), le bras de la vengeance, mais par la puissance de sa voix, il donne une intensité exceptionnelle à son personnage malfaisant.

 

Face à lui, Andreas Schager dont la voix semble inaltérable traduit par cette aisance d’émission l’indestructible force de Siegfried, l’innocent qui sera finalement vaincu par la ruse de Hagen. Embourgeoisé, ce Siegfried qui joue les cacous est de plus en plus ridicule, mais la force de Schager est, précisément de savoir porter avec un enthousiasme indiscutable tous les aspects de son héros, même les plus triviaux.

 

Enfin, et surtout, il y a Tamara Wilson. On pouvait avoir peur de la confrontation de l’artiste avec l’invraisemblable partition de Brünnhilde dans Le Crépuscule des dieux. Au mi-temps de la représentation, on admire la façon dont elle s’est lancée à corps perdu. Mais l’on se demande comment elle parviendra au bout de ce marathon ; qu’elle atteint avec une énergie qui nous frappe au cœur. Certes, on l’a dit, Wilson puise principal sa force vocale dans ses aigus insolents. On a connu des Brünnhilde (même si elles se font rares en ce moment) avec une largeur de voix plus adéquate vers le registre grave. Mais, ce qu’elle nous aura proposé comme parcours pour cette jeune vierge guerrière qui a traversé le reniement, l’amour, puis la trahison, force le respect et justifie amplement l’ovation reçu à l’issue de la représentation.

 

En Gunther, Johannes Martin Kränzle n’est pas particulièrement marquant et, en Gutrune, Sinéad Campbell Wallace (qui est également une des Nornes) tire son épingle du jeu dans ce rôle qui ne prend de la substance que dans sa dernière scène. Eve-Maud Hubeaux montre en Waltraute un engagement magistral qui permet à sa scène avec Brünnhilde d’être l’une des plus fortes de la soirée.

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Chez les Nornes, Aude Extrémo, formidable, se paye le luxe d’éclipser un peu Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et Sinead Campbell Wallace, c’est dire la richesse de la distribution jusque dans ses rôles les plus secondaires. D’autant que les très chics filles du Rhin (Margarita Polonskaya, Isabel Signoret et Katharina Magiera) sont épatantes.

 

Reste Pablo Heras-Casado qui dirige avec une certaine sécheresse cette quasi-symphonie dramatique qu’est la partition du Crépuscule. Mais, c’est probablement cette rigueur et cette sobriété qui s’intègrent parfaitement avec les excès scéniques de Bieito. Puissants sans jamais être grandiloquents, le chef, le metteur en scène, les solistes et l’admirable chœur de l’Opéra (préparé par Ching-Lien Wu) sont en phase pour proposer un spectacle total et finalement captivant.

 

Arrivés au bout de cette épopée, l’on aura trouvé matière à reprocher des choses au metteur en scène (à commencer par une approche souvent hermétique pour qui n’avait pas les clés pour pouvoir décrypter), beaucoup moins aux artistes et au chef totalement investis dans l’aventure. Au final, c’est un voyage passionnant, marquant même, saisissant parfois. La digestion de ce plat un peu lourd ne rendra peut-être pas inutile de s’y replonger dans sa continuité en novembre. Il sera par deux fois de retour à l’Opéra Bastille du 6 au 13, puis du 15 au 22 novembre.

Pour réservation en octobre, puis pour le cycle complet.

 

Visuels : © Herwig Prammer / OnP