Elles étaient huit compagnies, invitées par le réseau des Petites Scènes Ouvertes, à venir à Marseille pour La Grande Scène en octobre. Au terme de deux journées de présentations – un extrait de leurs pièces sélectionnées sur appel à projet – et de rencontres, deux d’entre elles poursuivront leur chemin en diffusant leur projet dans le réseau dès la saison prochaine.
Qu’avons-nous remarqué à Marseille, du 13 au 15 octobre dernier ? Klap, La Gare Franche, et Le Zef / Merlan ont offert un cadre de présentation optimum pour les jeunes chorégraphes de la sélection. Leurs écritures, bien qu’émergentes au sens où ces auteurs n’ont pas encore cinq créations à leur actif, ont fait l’effet de démarches éclairées et éclairantes, bien loin de tout poncif de « fragilité » ou de « fraîcheur ». Ils et elles prennent à bras-le-corps des sujets qui percutent notre société dans une profondeur de regard saisissante, quand il s’agit de parler de la honte qui contraint nos corps, du corps comme réceptacle de gestes politiques, de la violence verbale, physique, sociétale… Alexandre Goyer a ouvert les présentations avec Construction et Révolte d’un corps de la honte, sa seconde création. Avec un public en proximité directe et en face à face le long d’un tapis-miroir, l’effet est troublant de voir ces corps « plongés dans un rapport à soi et au monde non émancipateur », comme l’explique le chorégraphe. Corps gênés, corps noués, hyper vigilance, travail sur le costumes, le tout dans un trio qui appelle à une résolution collective. Conduites d’adaptation, de protection, puis de singularisation… c’est également ce qu’a traversé Sarah Cerneaux en clôture de l’événement, mais d’une toute autre manière. Sur scène, les trois femmes de Hidden endossent les stratégies de camouflage que se construisent les jeunes femmes des quartiers. Le texte écrit par Joëlle Sambi sied parfaitement à cette pièce, profonde et touchante, qui prend sa source dans les rencontres entre Sarah et des femmes du quartier du Mirail à Toulouse.
Les « bonhommes », les comportements virils, la course à l’oppression, la domination vaine jusqu’au ridicule sont les bases de cet autre trio proposé par Loraine Dambermont. T’façon on est en 2012, chroniqué ici, ne peut laisser indifférent. Amit Noy a quant à lui fait l’effet d’un O.V.N.I. Originaire de Hawaï, formé en Nouvelle Zélande et basé à Marseille, il a été repéré lors du Concours Danse Elargie. Ce performeur et écrivain a présenté à Marseille un extrait de Luck!, installant son public en quadrifrontal, sans fioriture, au plus proche de son corps qui oscille entre gestes folkloriques et gestes politiques, puisant dans les manifestations collectives une inspiration pour dire l’ambivalence de son rituel. A côté, On va s’aimer de Pauline Bigot et Steven Hervouet a fait l’effet d’une bouffée d’air frais. Mais ne nous y trompons pas : ce titre est aussi de l’ordre d’un manifeste, pour une pièce qui questionne nos manières d’aimer. Dans des états de corps extrêmement précis, puisant dans la gestuelle et les symboliques genrées apportées par le patinage artistique qu’ils déconstruisent, ces deux virtuoses naviguent dans la force et la fragilité de la glissade sous l’inspiration des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes.

Lymph Blood Story 9424 de Julie Botet
Tout aussi technique, la danse de Seren Kano et Andrège Bidiamambu, a été remarquable. S’ils se sont rencontrés dès 2016 à Stockholm dans le circuit des battles, Quatre Trois ◊ : △ est leur premier projet de création, né de l’idée de partager ce qui les relie. Résultat : un condensé époustouflant autour du locking, reprenant à la fois des gestes emblématiques (point, clap…), des formes géométriques, et des rythmes insensés. Véritables rois de la polyrythmie, ils fondent un dialogue extrêmement fertile et plein de groove autour du locking, technique peu représentée sur les scènes en dehors des battles. Mention spéciale pour les deux projets retenus au terme de cette Grande Scène, à guetter dans les futures programmations des huit structures membres du réseau des Petites Scènes Ouvertes : Suzanne Henry pour Elle brûle, un premier projet – un projet de fin d’études, presque ! – dévoilant en réalité une personnalité puissante et une danseuse hors normes derrière ce solo qui contient une forme de rage de danser qui ne demande qu’à se déployer. Quant à Julie Botet, elle fait d’une histoire personnelle un récit pluridisciplinaire plein de gravité, d’humour, de résilience. On retrouve dans Lymph Blood Story 9424 la petite fille défigurée par une malformation, son parcours médical dans tous ses débordements, qui fait éclore une artiste exceptionnelle, judicieusement entourée pour faire de l’entièreté de la scène un espace d’exploration qui dépasse la seule autofiction.

Elle brûle, de Suzanne Henry
La Grande Scène, du 13 au 15 octobre à Marseille, une événement des Petites Scènes Ouvertes.
Visuels : Patrick Berger / Jean Lebacq / Mehmet Vanli