Le réseau national des Petites Scènes Ouvertes s’est réuni autour de son événement La Grande Scène, plateforme nationale dédiée à l’émergence chorégraphique, du 13 au 15 octobre. Une édition 100% marseillaise en partenariat avec le ZEF, scène nationale, KLAP, maison pour la danse, et SCENE44 n + n Corsino, scène de création chorégraphique et d’innovation numérique. Des centaines de professionnels (artistes et directeur∙ices de lieux) et de spectateurs ont ainsi convergé pour découvrir une parole artistique pleine d’allant, que ce soit dans ses présentations orales de projets en cours, ou dans les extraits d’œuvres présentées au plateau.
L’année dernière à Lille, et, pour 2026 : direction Marseille ! Circulant de région en région, La Grande Scène poursuit son travail de mise en visibilité de l’émergence chorégraphique au-delà de son propre réseau. Mieux concerner, s’appuyer sur des dynamiques locales pour nourrir différemment chaque édition, tel est le credo de l’événement, qui ne représente pourtant qu’une partie du travail des Petites Scènes Ouvertes (PSO). Ils sont huit membres, lieux de formats et de structuration très différents, à œuvrer pour la visibilité et l’accompagnement des jeunes auteurs et autrices du champ chorégraphique : Danse Dense, pôle d’accompagnement pour l’émergence chorégraphique (Pantin), le Laboratoire Chorégraphique de Reims, les Centres de Développement Chorégraphique La Maison Danse (Uzès), Le Gymnase (Roubaix), Chorège (Falaise), Danse à tous les étages (Bretagne), la scène conventionnée de L’Etoile du Nord (Paris), et le Centre Chorégraphique National de Tours. Laurent Meheust, directeur du Gymnase, a assuré la direction artistique de la plateforme marseillaise aux côtés d’une direction générale (Natacha Le Fresne, soient deux directions tournantes chaque année) : « Le réseau des PSO en tant que tel s’est constitué il y a plus de 20 ans, à partir de personnalités particulièrement militantes à l’endroit de la danse. Aujourd’hui, l’un des points de force, mais aussi d’altérité, c’est la modalité de gouvernance des PSO, qui est à mes yeux exemplaire, ainsi que les principes qui viennent nourrir notre processus de sélection pour La Grande Scène ». Huit projets sont en effet retenus pour être présentés, sous forme d’extraits et dans des conditions scéniques optimales, aux professionnels et au public. Cette année, 220 candidatures ont été étudiées au préalable sur vidéos, s’agissant de projets émergents mais déjà créées. « Nous ne sommes pas là pour un accompagnement à la création, mais pour un accompagnement à la tournée. Le but de La Grande Scène est en effet de montrer des pièces récentes, souvent existantes. Il faut alors se demander si c’est intéressant, à ce moment-là dans la carrière de l’artiste, mais aussi au regard du besoin de visibilité de sa pièce, d’être à La Grande Scène. Et nous ne sommes pas là pour sélectionner les huit meilleurs. Ce n’est vraiment pas notre ambition. Nous sommes là pour sélectionner une diversité qui représente le secteur chorégraphique aujourd’hui. (…) Pour arriver à ces huit-là, nous nous imposons des critères de sélection : absolument la parité, la diversité des parcours, la diversité des esthétiques, ainsi que la diversité des origines des porteurs et porteuses de projets, ainsi que des interprètes au plateau ».
Cet accompagnement à la tournée s’exprime ensuite dans le choix ultime réalisé par les membres des PSO à l’issue des trois jours : une, voire deux compagnies sont retenues pour être diffusées dans leurs lieux. Alors, qui retrouvera-t-on la saison prochaine dans les programmations suite à cette Grande Scène marseillaise ? Tous les détails seront à découvrir dans notre prochain article. Mais ne nous y trompons pas. La Grande Scène n’a rien d’un esprit « concours », avec ses lauréats et ses déchus. A l’intérieur, le plus important se joue dans les espaces de dialogue, de convivialité, de partage, provoqués par le brassage savamment organisé entre les artistes et les lieux. Et les découvertes se font parfois davantage dans les paroles des autres artistes invités à présenter leurs futurs projets à l’oral. Ainsi, Marion Blondeau a capté l’auditoire avec un projet d’une grande intelligence corporelle et citoyenne : elle déploie child home entre Nantes, Dakar et Ramallah, se questionnant sur les enveloppes qui nous entourent – nos corps, nos habitats – à travers les fascias et la qualité du mouvement sous-tendus à l’écriture chorégraphique. Son processus inclut des semaines de travail avec des étudiants en architecture sur des pratiques somatiques. Une façon, précise-t-elle avec engagement, de « dégager des savoir-faire chorégraphiques qui peuvent être fructueux vers d’autres pratiques, et d’imaginer des formats qui permettent à la recherche et à l’expérimentation de continuer, dans notre contexte très resserré, libérés des impératifs de production »… Ce qu’elle souligne ici se retrouve d’une autre manière dans les questionnements que Mellina Boubetra prend à bras-le-corps. Après avoir exposé avec humour et malice les tenants et les aboutissants de sa prochaine création La pièce des toilettes, elle a fait part de son projet des Laborantin∙es en collaboration avec Rachel Cazenave : un espace de partage d’expériences d’une grande maturité de réflexion, autour des mécanismes de fragilisation perçus par les artistes. Pression autour du temps de résidence qu’il faut « bien occuper », pression autour du « rendu », déconsidération de l’errance, du doute, de l’incertitude propres à l’espace de recherche et qui ne sont pas dans la productivité, injonction à la signature, à l’identification, à l’identité, injonction aux discours intelligibles alors que les projets sont en cours, multiplication des « casquettes » à endosser… La chorégraphe a posé des mots justes et percutants qui engagent au dialogue, et à la constitution de nouveaux outils pour les professionnels.
Sans le savoir, ces artistes ont défriché le terrain de la table-ronde « Faire écosystème, partager la visibilité, partager les responsabilités » qui s’ensuivait. Laurent Meheust en témoigne : « A La Grande Scène, on essaye toujours d’éviter le clivage entre les compagnies d’un côté, et les directeurs et directrices de lieux de l’autre. Le mot écosystème est devenu une évidence, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que je suis dans un écosystème, ou est-ce que je fais l’écosystème ? A ce moment-là, cela veut dire que chacun et chacune, à sa place, a quelque chose à y donner. C’est comme la dynamique de réseau que nous défendons : un réseau ne tient que parce que des gens y apportent quelque chose, et non pas viennent en attendre quelque chose. Des artistes comme Mellina Boubetra se demandent comment eux-mêmes peuvent générer ou régénérer des modalités de liens avec les structures. C’est une responsabilité partagée ». La responsabilité du choix, de la sélection, les PSO connaissent bien. Une plateforme ouvre une porte, mais garantit-elle la visibilité professionnelle ? Comment prendre en charge la continuité entre le repérage et la visibilité ? Dans cette programmation d’année en année, on remarque que les PSO s’attachent à l’accompagnement des parcours créatifs plus que des œuvres en elles-mêmes. Jusqu’à proposer, pour conclure le débat : « Arrêtons de découvrir ! Dé-priorisons la nouveauté ! », qui dénonce le primat à la création – véritable spirale actionnée par les aides publiques -, mais aussi le système « Dracula », comme le nomme Laurent Meheust, « logique menant les directeurs et directrices de lieux à dire : il faut que la pépite soit chez moi. C’est un système consistant à pomper le sang des artistes au bénéfice du projet des lieux, quitte à les épuiser, mais qui a tendance à s’effacer avec les nouvelles générations à la tête des maisons ». Que ce soit dans la sélection plateau, ou dans les projets en cours présentés à l’oral, on rencontre des artistes qui déplacent les attendus, interrogent les postures. C’est ce qui est apparu dans la présentation de la démarche des frères Simon et David Le Borgne, La brûlure la plus lente. « Ils sont en train d’interroger un système qui est intéressant parce qu’il n’est pas que création au plateau », analyse le directeur du Gymnase. « Cette nouvelle génération interroge davantage la coopération plutôt que la signature exclusive d’un chorégraphe, et c’est ce que l’on retrouve chez les artistes qui sont présentés là, sans que cela soit un choix de notre part ». Pourtant, à lui seul, en « pitchant » Mon futur ne sera pas mon passé, Tchina Ndjidda a affirmé sa singularité. Au-delà d’un artiste tout feu tout flamme, au-delà de son histoire personnelle, le temps s’est soudainement suspendu lorsque le chorégraphe a prononcé les quelques mots issus de son livre, Les cendres de ma danse. Un auteur était bel et bien là, dans la plus simple incarnation de ses mots.

Rencontre en bord plateau avec Pauline Bigot et Steven Hervouet, Suzanne Henry et Sarah Cerneaux
La Grande Scène, du 13 au 15 octobre au Zef, scène nationale de Marseille, à Klap, maison pour la danse, et à SCENE44 n+n corsino, scène de création chorégraphique et d’innovation numérique à Marseille.
Photos : LE ZEF – scène nationale de Marseille – 2026 © Vincent Beaume