Dans la série des petites pépites à ne pas manquer, la nouvelle création du Cirque sans noms pose un imaginaire et une expérience du cirque qu’il fait bon partager, portant haut et beau la poésie des petites choses et des existences précaires. Un hommage au cirque d’autrefois au cœur du festival du cirque actuel du Pôle National Cirque d’Auch.
Si le pain d’chien est un dessert que l’on retrouvait chez les mineurs du nord, aussi rustique que rudimentaire mais aujourd’hui terriblement régressif, alors le Pain d’chien du Cirque sans noms en a toutes les caractéristiques. Fait de matériaux recyclés, assemblés de bric et de broc, le spectacle a le goût des choses simples et porte une certaine nostalgie. Dans un petit chapiteau qui sent bon la sciure et le renfermé, une musique venue du siècle passé nous accueille et célèbre l’arrivée du Cirque Magnifique, promettant spectacle ébouriffant, clowns amusants… bref, le plus grand cirque du monde. Soit un certain contraste avec le décor et les personnages qui apparaîtront ensuite ! Yann Grall et Amandine Morisod semblent aussi nonchalants et désabusés que le chat empaillé qui nous fixe, qu’il s’agisse de démarrer le spectacle ou de faire une pause à coup de verre de rouge, de gonfler un ballon ou de faire tenir une fourchette en équilibre. Mais déjà, un entracte s’impose : comment récupérer un ballon de baudruche envolé malencontreusement et collé à la coupole du chapiteau ?
Au Cirque sans noms, il n’y a pas de petits problèmes, seulement de grandes solutions. L’entreprise de récupération de l’accessoire perdu va donner lieu à une improbable situation d’équilibriste, qui suspend le temps autant que les regards, faisant d’une condition précaire et jusqu’au-boutiste le lieu d’une poésie incroyable. Avec l’aide du musicien Kevin Laval, à peine réveillé, et de l’énigmatique Johann Candoré, le spectacle se construit par micro-surprises, apparitions et disparitions étonnantes, et défilé de figures et d’objets issus de l’imaginaire forain. Et quand clown il y a, c’est comme sorti du roman d’horreur de Stephen King, invitant une forme de freak show dans ce Pain d’chien plein de magie, de trucages et d’humour. Le vivant côtoie l’inanimé, et l’utilisation de marionnettes et de poupées ajoute une touche troublante à l’atmosphère de ce spectacle hors du temps.
Mention spéciale à Kayan Boukhliq, qu’on ne voit pas venir. Pantin plus vrai que nature, il s’anime dans un numéro incroyable d’équilibre sous l’impulsion d’un marionnettiste, puis en une auto-articulation saisissante de virtuosité. Jusqu’au bond et rebond d’une acrobatie virevoltante devant un public littéralement happé par la proximité. Mis à contribution pour laisser place aux numéros, celui-ci se laisse parfois déplacer au fil des propositions, comme pour ce saut de la mort en tricycle où l’installation de guingois porte la notion de risque à un tout autre endroit. On n’est jamais au bout de ses surprises dans ce spectacle, entre lévitation, lancers de couteaux, manège de poupons qui tourne au pugilat : un mélange de beau et de bizarre porté par d’étranges vulnérabilités, où règnent le suranné et le décati, qui à la fois trouble, émerveille, et fait rire.
Spectacle vu au festival Circa à Auch.
Circa, Pôle National Cirque Auch – Gers – Occitanie
Visuel : Marvin Grall