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À Nice, la jeunesse danse Maillot et Mandafounis dans un écrin qui s’effrite

par Thomas Cepitelli
24.10.2026
À Nice, la jeunesse danse Maillot et Mandafounis dans un écrin qui s’effrite

Au programme du Ballet de l’Opéra de Nice, Opus 40 de Jean-Christophe Maillot entre au répertoire et Ioannis Mandafounis signe une création mondiale. Sous les plafonds fatigués d’une maison qui tombe en morceaux, la musique de Meredith Monk éblouit, la danse de Maillot ronronne et la jeune troupe niçoise rafle tout en seconde partie. Une soirée qui fait du bien.

Un bijou de 1885 sous pansements

Il faut commencer par le lieu, parce qu’il saute aux yeux avant même que le rideau ne se lève. L’Opéra de Nice, construit en 1885 par l’architecte niçois François Aune sur les conseils de Charles Garnier et classé monument historique depuis 1992, est une salle à l’italienne d’un peu plus de mille places, posée entre le Vieux-Nice et la mer Méditerranée. Sur le papier, un écrin, donc propice aux rêves. On se surprend à imaginer les élégantes de la Belle Époque prolongeant la Promenade des Anglais pour venir écouter du bel canto… Mais les faits sont têtus, dit-on : le lustre s’en est allé, les élégantes ont rangé leurs ombrelles, et l’on entre aujourd’hui dans une maison qui se délite. Des bandes de sparadrap blanc courent sur les murs comme des pansements posés à la hâte sur un corps usé, à bout de souffle, et l’on ne sait plus très bien si elles retiennent les décors ou si elles signalent simplement ce qu’il ne faut plus toucher au risque de l’effondrement.

On ne peut pas écrire sur la danse à Nice en faisant comme si de rien n’était. Une ville qui entretient un ballet, un orchestre philharmonique, un chœur, des ateliers de décors et de costumes, et qui laisse son théâtre dans cet état, envoie un drôle de message à ses artistes comme à son public. Le contraste n’en est que plus saisissant avec ce qui se joue sur le plateau : la vitalité d’une compagnie qui, elle, n’a rien de décrépit.

Opus 40, l’autoportrait d’un chorégraphe de quarante ans

Jean-Christophe Maillot n’a pas besoin d’être présenté sur la Côte d’Azur. Depuis plus de trente ans à la tête des Ballets de Monte-Carlo, immense compagnie de renommée internationale, il a forgé une écriture reconnaissable entre toutes, néoclassique, théâtrale, faussement sensuelle, qui a donné quelques relectures marquantes du grand répertoire. Il était presque naturel que son travail entre un jour au répertoire de la compagnie voisine.

Créé en 2000 pour ses quarante ans, Opus 40 se présente comme une ode à la jeunesse. La pièce se veut suivre le fil du plaisir, des sensations de l’enfance aux premiers émois, jusqu’à la plénitude de l’amour (à trois). Le projet est touchant : un chorégraphe arrivé au mitan de sa vie regarde en arrière et tente de retrouver le corps d’avant, celui qui découvre. Remontée à Nice par Bernice Coppieters, muse historique de Maillot, et George Oliveira, la pièce conserve les costumes du chorégraphe et les très belles lumières de Dominique Drillot.

Meredith Monk, la voix comme continent

C’est d’abord la musique qui (l’) emporte. Meredith Monk, compositrice, chanteuse et performeuse new-yorkaise, a bâti depuis les années 1960 une œuvre sans équivalent, où la voix n’est plus un véhicule pour des mots, des émotions, mais une matière à part entière. Souffles, glissandos, cris d’oiseau, comptines inventées,  langue sans syllabes ou sans consonnes : chez elle, le chant redevient ce qu’il était peut-être avant la parole, en des temps oubliés. Dolmen Music, Turtle Dreams et son opéra Atlas ont fait d’elle une figure majeure de la musique contemporaine américaine, aux côtés des minimalistes dont elle partage le goût de la répétition sans jamais en avoir la rigidité et l’esprit de sérieux.

Dans Opus 40, cette musique est géniale, au sens fort du terme. Elle a quelque chose d’archaïque et d’enfantin à la fois, elle rit, elle pleure, elle babille, et elle épouse parfaitement le sujet de la pièce : retrouver l’état d’avant, celui où l’on joue avec sa voix comme avec son corps, où l’on découvre ses possibles sans jamais se donner d’empêchements . On se surprend à fermer les yeux pour l’écouter, ce qui, pour un ballet, n’est pas tout à fait bon signe, avouons-le.

Une danse trop sage pour sa musique

Car face à cette partition inventive, qui déconstruit la fable et le récit, la danse paraît bien attendue. Maillot accole à cette musique son vocabulaire et sa patte ; il déploie ce qu’il sait faire, sans se mettre en danger. Et c’est là que le bât blesse : là où Monk ose l’inconnu, Maillot reste en terrain connu (grand jeté, brisé, tour en l’air), avec un métier indéniable, certes, mais sans la part de risque que la musique appelait. Il excelle, par exemple, dans les scènes de groupe, surtout lorsqu’il réunit les danseurs : une énergie singulière, vitale, enfantine envahit enfin le plateau. Il se passe, dans cette scène trop courte, « quelque chose ». Mais, pour le reste de ce ballet d’une trentaine de minutes, tout ronronne.

Vingt-six ans après sa création, la pièce porte aussi la marque de son époque. Ce qui pouvait passer pour une audace au tournant des années 2000 se regarde aujourd’hui comme un bel objet de répertoire, élégant et un peu daté. Le ballet niçois s’y applique avec sérieux et générosité, et l’on sent déjà, dans leur engagement, ce que la seconde partie de soirée va révéler.

Mandafounis, Forsythe en liberté

Tout change avec le formidable Funkier than a mosquito. Ioannis Mandafounis, chorégraphe grec, ancien interprète de la Forsythe Company et aujourd’hui directeur artistique de la Dresden Frankfurt Dance Company, appartient à cette génération qui a reçu l’héritage de William Forsythe et le fait vivre sans le figer. De Forsythe, il garde l’idée que le vocabulaire classique n’est pas un musée à vénérer mais un matériau : on peut le décentrer, le désaxer, le pousser jusqu’à ce qu’il produise autre chose que lui-même. Pour Nice, il signe une création mondiale dont il conçoit aussi les lumières et les costumes, sur pointes, pieds nus ou en basket. Une leçon de danse en quelque sorte.

La pièce est d’une intelligence rare. Intelligente sans être cérébrale, joueuse sans être gratuite, elle pense la danse en même temps qu’elle la fait, et elle a l’élégance de ne jamais le faire peser. Le titre, avec son humour, donne le ton : on est ici du côté du groove, de la pulsation, du plaisir de bouger ensemble, ou seul-e et la virtuosité classique devient un terrain de jeu plutôt qu’une démonstration. Conçu en grande partie à partir d’improvisations sur des chansons de Nina Simone, le ballet est un écrin qui permet de voir non seulement le groupe fonctionner, mais aussi les interprètes en duo ou en solo. Plusieurs tableaux bouleversent, d’autres donnent envie de danser. Dans un pas de deux, elle sur pointes, lui les bras tendus en couronne, le couple s’avance du fond du plateau, laissé entièrement nu. Magnifique arabesque, beau tombé au sol… À la fin de ce pas de deux, elle disparaît et laisse place à un homme qui poursuit et développe la variation. Les entrechats et les pas de bourrée sont parfaitement exécutés, mais la technique ne prend jamais le dessus sur l’émotion. Autre moment suspendu : l’avancée de toute la troupe face au public, comme prête à en découdre, derrière un mur de projecteurs jaunes façon Broadway. Puis tout vire à la fête, à une danse joyeuse qui donne envie de partager. On glissera ici, discrètement, que l’on a été ému aux larmes par cette révolte dansée, par ce moment de fièvre et de joie partagées : on en manque tellement.

Une troupe qui a vingt ans

Il faut le dire haut et fort : Funkier than a mosquito révèle la compagnie. Le Ballet de l’Opéra de Nice, « petite » troupe d’environ vingt-six danseurs dirigée depuis fin 2024 par le chorégraphe suédois Pontus Lidberg, qui entend placer la création au cœur de son projet, est jeune, très jeune, et c’est là sa plus grande force. Mandafounis a manifestement su regarder ces interprètes un-e par un-e et construire avec elles et eux plutôt qu’à partir d’un canevas ou d’attentes préalablement définies. Chacun-e semble avoir trouvé sa place dans un collectif qui respire, où l’individualité de chaque corps ne se dissout pas dans l’unisson mais le nourrit. Les corps sont d’ailleurs différents : on voit des corporéités en devenir, bien que déjà de haut niveau. On voit une promesse, tout simplement.

Il y a une beauté particulière dans cette troupe : une fraîcheur, un appétit, une manière d’habiter la technique sans en être prisonnière. Comment ne pas penser aux voisin-e-s de Marseille, le Ballet national de Marseille dirigé par (LA)HORDE ? On sort de là avec le sentiment d’avoir vu une compagnie qui se cherche une identité et qui est en train de la trouver, ce qui est sans doute la chose la plus excitante qui puisse arriver à un ballet de région. D’autant plus en ces temps si mortifères pour la Culture.

Ça fait du bien

Alors oui, la soirée commence par un hommage un peu pâle à un grand nom, et elle se déroule dans une salle qui mériterait mieux que du sparadrap. Mais elle se termine sur une explosion de jeunesse et d’intelligence comme on en voit trop peu. Cela fait du bien, tout simplement : du bien de voir des danseurs et danseuses tout à leur joie d’être là, du bien de voir une création qui fait confiance à ses interprètes, du bien de constater qu’à Nice, quelque chose est en train de naître. Dans ces murs blessés, la jeunesse a pris le pouvoir, et elle a raison. Reste à souhaiter que la ville offre un jour à cette compagnie le théâtre qu’elle mérite et que cette soirée soit une métaphore de notre monde. Vive la jeunesse !

 

Opus 40 – chorégraphie et costumes : Jean-Christophe Maillot ; musique : Meredith Monk ; lumières : Dominique Drillot ; remontage : Bernice Coppieters et George Oliveira.

Funkier than a mosquito (création mondiale) – chorégraphie, lumières et costumes : Ioannis Mandafounis ; assistante : Smaralia Karakosta.

Ballet de l’Opéra de Nice, direction Pontus Lidberg. Opéra Nice Côte d’Azur, du 17 au 25 octobre 2026. Places de 6 à 34 €.