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« Une pédagogie du conflit », ou l’ambigüité dans toute sa force poétique

par Nathalie Yokel
24.10.2026
Une pédagogie du conflit © Fred Lataste (4)

Quelle est le rôle et la place de la violence dans la condition humaine ? Chez Mathieu Dessseigne-Ravel et Lucien Reynès, se battre et mourir sont les bases d’une exploration faite de quantités de variations, quand la parole s’empêche et que le corps prend le relais d’une rencontre martiale tout en ambivalences. Une programmation qui s’inscrit dans un festival Circa à Auch où la parole des hommes sur la violence – et sur leur violence – s’exprime dans un grand nombre de projets.

« Des stratégies d’approche complexes »

C’est un jeu, posé dès le départ par une voix off, méthodiquement calme et posée. En tout cas ça l’est chez les animaux, pour qui, nous dit-on, jouer à se battre c’est apprendre, c’est vivre, c’est appréhender sa place dans le monde. Qu’en est-il chez « l’Homo Sapiens Sapiens, animal deux fois sage ? » Mathieu Desseigne-Ravel et Lucien Reynès, bien campés sur leur petit podium de part et d’autre de la scène, vont l’éprouver tout du long dans un duo débutant par l’impossibilité même de s’exprimer dans un micro. Comme galvanisé par « la voix », chacun part à la rencontre de cet alter ego, d’abord de façon gauche, contenue, presque naïve. Il est alors question de « création de liens », de « recherche compulsive de relations », de « primates relationnels élaborant des stratégies d’approche complexes ». La découverte de l’altérité devient vite une danse faite de tentatives candides, d’appréhensions mimétiques, d’expérimentations maladroites. Les correspondances entre le texte et le corps teintent leurs gestes d’humour et d’absurdité bienvenues. C’est sans doute lorsque le sens du toucher s’invite de façon presque brute que le spectacle s’autorise à basculer vers une chorégraphie acrobatique pleine de nuances d’interprétations pour le public, au-delà de l’exercice de style de la « bagarre », au-delà de la physicalité et de la virtuosité des deux hommes.

Entre étreinte et domination

On comprend alors la nature du sol, façon tatami. Les « jeux de mains, jeux de vilains » enfantins tournent ensuite progressivement aux situations de prises de corps, de renversement, de portés. La relation se fait « collé-serré », de l’esquisse d’un pas de tango aux passes de jiu-jitsu. Petit à petit, l’ambiance sonore, qui ouvrait le spectacle par de discrets chants d’oiseaux et bourdonnements d’abeilles, prend de l’épaisseur, jusqu’aux oppressants battements de cœur sur fond de survols d’avions et de lointaine feria. Car il semblerait que ces deux-là ne jouent plus du tout. Prises de têtes, franches empoignades, transferts de poids, on flirte avec la clef de bras et le placage au sol irrévocables. A la manière de la voix qui pose « l’humain comme espèce sujette à des contradictions comportementales », on accède alors à une autre facette de l’être humain, quand la rencontre laisse place à la tentative de domination. Pourtant, tout passe par l’étreinte, et c’est sans doute la première des ambivalences. Amener l’autre à la chute, accompagner son poids ou le précipiter au sol, se soulever, se rattraper, tout le vocabulaire gestuel oscille entre art martial et pas de deux.

Danser pour mieux conjurer la violence

Chaque geste possède en lui une infinie portée. Ainsi, ce poing qui se ferme pour un massage cardiaque salvateur devient dans le même temps celui qui frappe. Ainsi, immobiliser l’adversaire avec ses jambes devient le prétexte à ne faire plus qu’un seul corps mêlé. Nez à nez, front contre front, les adversaires semblent alors pris dans une mécanique qui révèle l’incongruité de leur relation. Leurs membres imbriqués dans d’étranges postures de yoga amènent à des poses périlleuses, chancelantes, sur l’équilibre entre la folie et la raison, laissant le ridicule prendre le pas sur le pouvoir. Si « jouer, c’est répéter la guerre pour mieux la conjurer », comme on nous le dit également, alors on devrait jouer comme eux plus souvent. Et ne pas vouloir choisir entre corps à corps musclé et prises sensuelles, pour mieux finir, comme eux encore, dans un tango virevoltant au soleil couchant. Lucien Reynès et Mathieu Desseigne-Ravel ont ici la singularité de travailler l’ambigüité dans toute sa force poétique : à mettre en perspective avec les travaux sur la violence de la compagnie Allégorie dans (En)vers nos pères, de David Gauchard, Stefan Kinsman et Martin Palisse (Commencer à exister), ou de la compagnie Les Hommes Sensibles sous l’angle des masculinités (Sensible), présentés également au Festival Circa.

Spectacle vu au Festival Circa à Auch.

Circa, Pôle National Cirque Auch – Gers – Occitanie

Visuel : Fred Lataste