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« Soulèvement », Angelin Preljocaj au corps de la lutte

par Marie Anezin
22.10.2026
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Angelin Preljocaj se place au corps de la lutte pour faire de Soulèvement une étude sociologique charnelle des groupes, des effets de masse et de l’élan des peuples. Un parti pris qui divise ou révolutionne.

Raisonnance

Il y a des spectacles vus à un moment donné et qui, pour peu que nous écrivions leur critique quelques jours plus tard, apparaissent sous un tout nouveau jour. Bien sûr, Soulèvement était déjà en prise avec l’actualité puisque ce sont ces évènements répétés par le monde, de soulèvements de population, ces petites révolutions, ces rébellions de la jeunesse, ces embrasements au nom d’une liberté, d’une cause, d’une libération qui ont motivé depuis 2 ans Angelin Preljocaj pour donner vie à ce spectacle. Présentée au Grand Théâtre de Provence le 7 octobre 2026, la pièce était déjà projetée dans un écho brûlant avec les mouvements lycéens. Elle a été propulsée dans une autre dimension à la lumière de cette journée de manifestations puis d’extrême violence, de dégradations, de pillages du 17 octobre 2026. Nous amenant à avoir une lecture différente de cette œuvre.

Garder l’essentiel de l’impact de la lutte

Ce qui nous avait semblé, à sa présentation, manquer de force, de violence affichée, de réalisme, être trop esthétisant ou parfois trop décalé comme ces gardes noirs en paillettes, nous apparait désormais salutaire et être un vrai parti pris du chorégraphe de se débarrasser des effets évidents de la violence pour n’en garder que le cœur du mouvement, l’impact des idées, des pressions sur les corps. Que retient-on de ce 17 octobre 2026 : les revendications légitimes des manifestants ou les débordements qui ont entaché ces rassemblements ?
La force d’un spectacle en dehors de sa qualité artistique est d’impacter nos vies, nos réflexions, notre façon d’appréhender le monde, de trouver le juste équilibre entre l’intelligence et l’émotion. Angelin Preljocaj a brillamment rempli le contrat.
Les passages de Soulèvement qui avaient pu nous agacer par trop de candeur nous apparaissent maintenant clairement comme une démarche consciente du chorégraphe de s’affranchir d’une vision trop sombre, possiblement repoussante des luttes pour n’en montrer que le combat et la mise à disposition des corps dans les rapports humains que ces soulèvements engendrent, la dynamique des groupes, le rapprochement des êtres, les constructions relationnelles, idéologiques. Une analyse corporelle sociologique qui nous ramène vers les thèses qu’ont élaborées Michel Crozier et Ehrard Friedberg dans leur ouvrage référence « L’acteur et le système ». Acteur, pouvoir, incertitude, système sont les piliers de la construction des groupes. Preljocaj nous en montre ses rouages, ses envolées, ses limites en y ajoutant la perfection du mouvement et en sublimant l’énergie de la jeunesse de ses 12 remarquables danseurs. Là où Milo Rau nous présente cette violence dans une forme intégrale, ultraréaliste et parfois à la limite du supportable, Preljocaj lisse tout, suresthétise et en donne une forme ultra-policée, ce qui en devient presque aussi insupportable.

L’art du ballet

Le chorégraphe aixois veut-il nous faire prendre conscience de l’habitude que nous avons prise de nous accoutumer à cette violence, devenue ordinaire, presque virtuelle à force d’être omniprésente sur toutes sortes d’écrans ? Au point d’en perdre son caractère traumatique, dangereux, mortel. Débarrassé de l’affect, d’un afflux émotionnel qu’une mise en scène des corps plus agressive, brutale, frontale aurait exacerbé, le spectateur peut se concentrer, ici, essentiellement sur la lecture des corps. Leur langage dit la rencontre, l’affrontement, la réunification, la liesse des foules, le bonheur de l’appartenance. Tous ces mouvements d’ensemble sont réglés comme un ballet classique avec des petites formes de duos, mais surtout une sorte de corps de ballet permanent s’apparentant à la masse humaine, révélant sa manière de devenir meneuse, menaçante, écrasante ou force de décision. L’individualité qui pourtant règne dans notre époque est quasi-inexistante dans ce ballet. L’humain seul se cherche. Il n’y a que des autres, des groupes auxquels on se raccroche, on s’identifie, avec qui on se rassemble, on s’unit, on gagne ou on meurt. Le soulèvement est un souffle, une respiration, un espoir, là où la rébellion se paie aussi parfois dans sa chair.

Un passé qui cogne

Au détour d’un mouvement, d’un tableau, des images apparaissent, des souvenirs furtifs émergent, une coiffe de cuir, des costumes rappelant ceux du Roméo et Juliette qu’Angelin Preljocaj avait mis en scène (1996) avec les décors et costumes d’Enki Bilal. Des images fugaces du passé qui sonnent telle une juxtaposition entre un futur cauchemardesque envisagé dénonçant les régimes totalitaires et la réalité du présent qui vient nous percuter de plein fouet. Le costume suggère la violence ou en prend des formes stylisées, parfois très surprenantes.
Les corps paraissent détachés de l’acte, le genou sur la gorge, la main sur l’œil nous rappellent des images de JT, sans le brutal, l’électrisation des corps, un à-plat de faits survolés de mouvements plus doux que la réalité. Il ne reste que le corps dans tous ses états.

Pulsion de vie

Au milieu des désordres et rassemblements, la musique techno-électro d’Irène Drésel scande l’espace d’un tempo répétitif tel un cœur battant omniprésent, une pulsion de vie.
Des morceaux plus magnétiques, organiques soulignent l’adhérence des corps, la fluidité des ensembles, le vital des élans. La danse sensuelle d’Angelin Preljocaj devient plus acrobatique, privilégie l’alignement parfait des phrases chorégraphiques, s’imprègne davantage de classique, de rondeurs. La cassure se retrouve dans la succession des tableaux, parfois trop peu liés, et non dans le mouvement qui, lui, suit des courbes, des inclinaisons en arc de cercle des silhouettes, des arabesques, le tout sublimé sous les lumières d’Éric Soyer,

En complément de « Soulèvement », nous avons hâte de découvrir en 2027 à Suresnes puis aux Hivernales une autre forme de ces luttes vue par la chorégraphe Marina Gomes, « Plutôt le feu que les larmes », qui explorera l’engagement des femmes au sein des mouvements insurrectionnels. Il sera intéressant, non pas de confronter ces deux pièces, mais d’y voir deux regards complémentaires sur la synergie des corps dans les mouvements d’ensemble.
« Soulèvement », si l’on omet des passages trop soulignés notamment par la vidéo, offre une réflexion constructive sur les luttes et un éclat de beauté au milieu du chaos.

Distribution
Chorégraphie Angelin Preljocaj
Musique Irène Drésel
Lumières Éric Soyer
Vidéo Nicolas Clauss
Costumes Eleonora Peronetti
Danseurs / Danseuses Paul-David Gonto, Afonso Gouveia, Verity Jacobsen, Florette Jager, Beatrice La Fata, Yu-Hua Lin, Théa Martin, Florine Pegat-Toquet, Romain Renaud, Mireia Reyes Valenciano, Valen Rivat-Fournier, Leonardo Santini
Assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den BoschAssistant répétiteur Paolo Franco
Choréologue Natalia Naidich

Tournée saison 2026-2027
22/10 au 07/11 TDV-Sarah Bernhardt, Paris
10/11 Quai 9, Lanester
21/11 La Chaudronnerie, La Ciotat
07 au 12/01 Opéra Royal de Versailles
15 et 16/01 Opéra de Dijon
19 et 20/01 La Rampe – La Ponatière, Échirolles
14/02 Teatro Comunale, Modena (Italie)
17/02 Teatro Nuovo Giovanni, Udine (Italie)
09 au 11/03 La Coursive, La Rochelle
14/03 LAC, Lugano (Suisse)
23/03 Théâtres en Dracénie, Draguignan
14 et 15/04 Espace Legendre, Compiègne
27 et 28/04 L’Azimut, Châtenay-Malabry
30/04 Le Figuier Blanc, Argenteuil
11 au 14/05 La Criée, Théâtre national de Marseille
03 et 04/07 Theater Bonn (Allemagne)
27 et 28/07 Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence