Une très longue ovation debout, des pointes lancées depuis la scène, une pluie d’étoiles en présence de toute la compagnie, des brassées de fleurs et ce sourire inimitable qui illuminait toute la salle…Les adieux de Dorothée Gilbert dans Histoire de Manon ont été une ode à la vie de scène d’une grande danseuse à qui tout a réussi.
Dorothée Gilbert a commencé à faire ses adieux bien avant le 15 octobre 2026. Ses dernières saisons, avant la retraite, elle a vécu « trois années en une », dansant autant, semble-t-il, que durant toute sa carrière, comme si elle cherchait à rattraper tout ce qu’elle n’avait pas encore dansé et à reprendre, encore et encore, ses rôles préférés. José Martínez, le directeur de la danse de l’Opéra de Paris, lui a même accordé une exceptionnelle « saison bonus » (lire notre interview). Au lieu de prendre sa retraite à 42 ans, comme le prévoit le règlement de l’Opéra, elle a tiré sa révérence à 43 ans.
Entre-temps, elle a fait à l’âge de 41 ans, ses débuts, dans La Belle au bois dormant de Noureev, l’un des rôles les plus redoutables du répertoire, qui apporte son lot d’embuches, même aux jeunes danseuses. Elle ne l’a pas abordé facilement — loin de là — mais avec éclat. Cette infatigable travailleuse n’a jamais recherché la facilité. Au contraire, elle s’est fixée, année après année, des objectifs toujours plus élevés pour rester en excellente forme. Cette discipline presque sportive lui permettait de tout danser, sans faire de concession à l’âge.
Il y a eu la dernière Tatiana d’Onéguine de Cranko : raconter de grandes histoires littéraires est l’une des marques de Dorothée Gilbert. Puis la dernière série de représentations de Giselle, le ballet qu’elle a le plus dansé au cours de sa carrière, et dans lequel elle s’est hissée au rang des plus grandes interprètes de ce rôle – Yvette Chauviré, Olga Spessivtseva, Carla Fracci.
Il y a eu aussi le dernier Parc de Preljocaj, avec ce baiser suspendu dont rêve tout interprète. Marguerite, dans La Dame aux camélias de Neumeier, figurait également au programme — un rôle incontournable pour toute grande danseuse, et Gilbert ne fait pas exception. Il y a eu enfin la dernière Nikiya de La Bayadère de Noureev.
Des danseuses plus virtuoses, on peut en trouver ; mais les records techniques dont par exemple l’école russe aime tant se prévaloir n’intéressent guère Gilbert. Sa technique est exactement à la hauteur nécessaire pour faire de la scène non pas un concours, mais une représentation de la vie. C’est un art, un spectacle d’un tout autre niveau que celui d’une machine bien huilée destinée à enchaîner les prouesses techniques.
Se trouver soi-même, atteindre une virtuosité permettant de s’abroger des contraintes techniques c’était pendant 30 ans à l’Opéra de Paris la quête de Dorothée Gilbert. Elle est entrée à l’École de danse en 1995. Sa famille a tout misé sur cette fillette talentueuse, allant jusqu’à quitter Toulouse pour s’installer à Paris et l’accompagner dans son rêve. Une capacité de travail titanesque, une détermination sans compromis, une exigence implacable envers soi-même : tout cela s’ajoute à un talent exceptionnel de présence scénique. Un seul sourire sur scène suffisait à réanimer son rire sonore et contagieux dans les oreilles de ses spectateurs.
Mais cette légèreté est venue avec le temps et le travail. Enfant, elle voulait ressembler à Sylvie Guillem. Mais pourquoi poursuivre un idéal inaccessible ? Ni sa taille, ni ses jambes de gymnaste, ni son cou-de-pied exceptionnel ne lui ressemblaient. Elle a eu la sagesse de choisir un autre modèle : Monique Loudières, la danseuse la plus « naturelle » de l’Opéra de Paris.
À l’occasion de ses adieux, les archives ont exhumé une vidéo de la toute jeune Gilbert, avec ses jambes interminables, finement ciselées, et un charisme impossible à ignorer, dansant la petite bohémienne des Deux Pigeons de Mérante, alors qu’elle était encore à l’École de danse.
Elle a gardé ce plaisir enfantin de danser tout au long de sa carrière, à travers toutes les étapes de son parcours à l’Opéra, du corps de ballet à Casse-Noisette, qui lui a apporté en 2007, la nomination au grade d’Étoile pour le rôle de Clara. Au sein de la génération des grandes Étoiles — Manuel Legris, Nicolas Le Riche, dont l’aura remonte à l’époque de Noureev —, elle a appris et grandi avec la même avidité et la même application d’écolière. La petite Clara, véritable rôle d’apprentissage, comme une feuille de route, lui a servi de guide pour devenir une grande danseuse dramatique. Année après année, elle a éliminé ce qui ne lui ressemblait pas, affiné son geste et transformé intelligemment ses défauts en qualités.
Elle qui aime tant raconter des histoires avait besoin d’un partenaire à sa hauteur. Et il est arrivé. En 2015, une courte série de représentations de Manon est organisée à l’occasion des adieux d’Aurélie Dupont. Gilbert n’a qu’une seule représentation. Les Des Grieux potentiels ne sont pas légion. Elle songe, dit-on, au bel Audric Bezard. Mais Benjamin Millepied, l’imprévisible directeur de la danse, a d’autres projets : il a jeté son dévolu sur la jeune génération. Le scénario est tout trouvé : Hugo Marchand, pas très mature mais déjà avide de conquérir les sommets sera son chevalier Des Grieux.
« Je suis propulsé dans mon rêve de gosse, se souvient Marchand dans son livre Danser. Moi ? Simple sujet propulsé en Des Grieux avec une partenaire démente. Dorothée Gilbert, que j’observais sur vidéo à l’École de danse. Dorothée Gilbert l’incroyable, dont je scrutais les gestes, déconcerté par son talent et sa grâce. J’avais treize, quatorze ans. »
Marchand s’est précipité sur les anciennes vidéos et a étudié Stanislavski pour être à la hauteur de cette Étoile. Mais Gilbert, forte de son expérience, avec toute son énergie et son exigence, a pris en main le « chevalier » qu’on lui avait confié — et s’est révélée, comme on pouvait s’y attendre, plus efficace que tous les livres. Confiance absolue, compréhension à demi-mot, obsession du récit et de la vérité émotionnelle : Stanislavski lui-même aurait cru au jeu de ces deux-là.
Après Manon, il y a eu une autre histoire de rêve ensemble : Roméo et Juliette de Noureev. Son sang a véritablement coulé aux pieds de Gilbert : lors d’une représentation, Tybalt-Audric Bezard a blessé au doigt Roméo-Marchand. Puis sont venus Le Lac des cygnes, Onéguine, Le Rouge et le Noir de Pierre Lacotte, Giselle… Dix ans les séparent, mais depuis, ils sont devenus inséparables. Ensemble, ils ont formé l’un de ces couples légendaires qui entrent dans l’histoire du ballet : Noureev et Fonteyn, Vassiliev et Maximova, Baryshnikov et Kirkland… Leur désir de danser ensemble a tout surmonté. Seul John Neumeier a dit non à ces deux inséparables lors de la dernière série de représentations de La Dame aux camélias, en mai.
Et puis est venu le moment de la Manon d’adieu de MacMillan, qui a marqué à la fois la fin de la carrière de Gilbert et de leur histoire de couple à l’Opéra de Paris.
Naïve et intéressée, Manon est tiraillée entre ses sentiments pour son chevalier Des Grieux et les bijoux que lui offre son riche protecteur. Elle est à l’opposé de la sage Gilbert. Pourtant, ce grand succès de Kenneth MacMillan, qui ne quitte pas les scènes du monde depuis 1974 et attire les salles combles, réunit tout ce que Dorothée Gilbert et Hugo Marchand aiment tant : une histoire traversée par des émotions extrêmes, de l’exaltation à la tragédie, de la misère au luxe, de l’amour à la haine, de boudoirs somptueux à la prison, une vie vécue à fond jusqu’à la mort et des duos vertigineux dans lesquels ils n’ont pas d’égal.
Faire la critique d’un spectacle d’adieux est un exercice presque vain. Comment décrire le regard avec lequel, au premier acte, Dorothée Gilbert a longuement parcouru la salle, plongeant les yeux dans cette obscurité fidèle, ces deux mille regards et ces deux mille cœurs suspendus à son souffle ? Comment deviner ses pensées lorsqu’elle regardait le solo-hommage de son Des Grieux, Marchand, qui se livrait comme jamais ? Dans ce regard, on lisait moins la coquetterie satisfaite d’une courtisane volage, qu’un amour presque maternel et la fierté d’une femme pour son « chevalier », rencontré dix ans plus tôt et devenu, à ses côtés, un grand artiste.
Il fallait voir les « mendiants » tourner autour d’elle : les jeunes danseurs du corps de ballet voulaient tant divertir leur héroïne ! Il fallait voir également le frère Lescaut se montrer si empressé — Thomas Docquir, la plus jeune Étoile de la compagnie, nommé d’ailleurs dans La Bayadère lors d’une représentation avec Gilbert. Et avec quel élan dansait Bianca Scudamore, première danseuse, dont le mouvement laissait aussi transparaître l’étincelle de Dorothée.
Et comme l’héroïne de la soirée était libre ! Elle flirtait, aimait, mourait — sans regrets et parfaitement heureuse. Une carrière rare, un don unique, une forte personnalité et une bonne Étoile dont la lumière continuera longtemps d’éclairer le chemin de l’Opéra de Paris.

Visuel : © Maria-Helena Buckley