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Beau à mourir : Roméo et Juliette à l’Opéra d’Oslo

par Maria Sidelnikova
10.06.2026

Le Ballet de l’Opéra d’Oslo poursuit sa conquête du répertoire des grands ballets classiques. Après la reprise de La Bayadère dans la version de Natalia Makarova, la compagnie norvégienne s’attaque au Graal : une nouvelle production de Roméo et Juliette de Prokofiev. Pour l’occasion, la directrice artistique Ingrid Lorentzen a réuni une équipe internationale : la chorégraphie est signée Kaloyan Boyadjiev, les décors et les costumes sont de Christopher Oram, les lumières de Neil Austin, tandis que le directeur musical de l’Opéra, Edward Gardner, dirige pour la première fois un ballet à Oslo. Une relecture sur mesure et soignée.

Vérone au bord d’un fjord

 

Dans les parois de verre de l’Opéra d’Oslo se reflètent les eaux du fjord et les danses des mouettes affamées dans le ciel. Dans la salle, en revanche, le décor est tout autre. Et l’on ne peut pas se tromper : nous sommes bien dans l’ancienne Vérone. De lourdes portes de ville ouvrent sur une place pavée d’une pierre noble, encadrée d’arcades élancées. Un dispositif unique qui traverse les trois actes, tandis que cette “place” se métamorphose constamment : chambre de Juliette et son fameux balcon, salle de bal fastueuse, cellule du frère Laurent, puis vieux caveau familial.

 

Les Montaigu en rouge noble, les Capulet en bleu. Et les « putti » – de charmants enfants portant de fausses ailes d’ange – complètent ce tableau d’époque imaginé par l’Anglais Christopher Oram, lauréat des Tony et Olivier Awards. Ses décors et costumes sont d’une sobriété maîtrisée et d’un sens de la mesure propre à la Renaissance. Mention spéciale à Neil Austin pour le clair de lune délicat et les premières lueurs de l’aube dans la chambre de Juliette.

 

Roméo et Juliette : entre deux traditions

 

À l’approche de la première, Kaloyan Boyadjiev lui-même se sentait comme à Vérone, tant la tension précédant la création était palpable. Pour cet ancien danseur du Ballet de l’Opéra d’Oslo, devenu maître de ballet et chorégraphe (il a remporté le Prix de Biarritz en 2022), il s’agit du premier ballet en trois actes qu’il monte pour la compagnie qu’il connaît sur le bout des doigts.

 

Le ballet de Prokofiev il le connait aussi par cœur. « Dans mon enfance, en Bulgarie, l’Opéra de Sofia montait la version de Roméo et Juliette de Lavrovski, dont je me souviens très bien, car nous regardions tous les spectacles : elle est restée à jamais gravée dans ma mémoire. Ensuite, à Oslo, j’ai participé à une production de Michael Corder, chorégraphe anglais, inspirée de celle de MacMillan », confie-t-il à Cult News.

 

De la tradition soviétique du « drame-ballet », Kaloyan Boyadjiev a hérité d’une pantomime qui se lit comme un film muet. Il en reprend également les compositions linéaires et des enchaînements académiques ponctués de jetés entrelacés, grands jetés et jetés en tournant, toujours parlants quelles que soient les circonstances. De Kenneth MacMillan, il retient surtout ses fameux portés dans les adagios, dont la complexité technique nourrit l’émotion et fait monter d’un cran la tension tragique.

 

Les scènes clés sont également accentuées afin de gagner cette lisibilité cinématographique que, depuis Lavrovski, MacMillan, Noureev et bien d’autres, Boyadjiev cherche à son tour. Mercutio, joyeux farceur se vidant de son sang, tente d’embrasser une dernière fois les jeunes femmes qui l’entourent ; Tybalt, à l’agonie, continue par inertie à brandir son épée ; Dame Capulet, effondrée sur son corps, s’empare à son tour de l’épée dans un geste théâtral.

 

 

Boyadjiev glisse également quelques clins d’œil à l’actualité pour ceux qui souhaitent les voir : dans la scène d’ouverture montrant l’affrontement entre Montaigu et Capulet se reflètent toutes les guerres actuelles, laissant derrière elles des corps d’enfants et de vieillards, ainsi que les « princes de Vérone », capables de décréter des cessez-le-feu temporaires. On reconnaît çà et là quelques références à d’autres ballets. Ainsi, Juliette, protégeant son Roméo lors du bal, s’interpose entre lui et son cousin telle une Giselle face à Myrtha, avançant résolument en pas de bourrée. Ou encore ses copines qui dansent avec leurs balais comme échappées de Cendrillon.

 

 

Dans la scène finale, le chorégraphe s’autorise une légère entorse à la tradition. Kaloyan Boyadjiev offre aux amants maudits de Vérone un ultime instant de paix. Découvrant Juliette étendue sur son lit de mort, Roméo, anéanti par le chagrin, boit le poison ; au même instant, elle se réveille.

 

Chacun a sa place

 

Cette nouvelle production vise aussi bien le public que les artistes. À chaque danseur, le chorégraphe a confié un rôle sur mesure, adapté à son caractère et ses possibilités artistiques. Parmi les seconds rôles, on retiendra le Tybalt déterminé et fougueux incarné par Ricardo Castellanos, dont l’expérience confère au personnage une belle présence scénique, ainsi que le Paris hautain et distingué du Français Simon Regourd, parfaitement à l’aise dans ce rôle de noble prétendant. Kaloyan Boyadjiev sait aussi adapter sa chorégraphie aux capacités de chacun, si bien que l’ensemble est irréprochable. La troupe danse avec rigueur et précision. Seul bémol : des arabesques trop hautes dès les premières notes du spectacle trahissent une certaine provincialité.

 

Pas de deux du ballet et de la musique

 

La musique mérite un mot à part. Pour la première fois, le directeur musical, Edward Gardner, a dirigé un ballet à l’Opéra d’Oslo. On sait que les chefs d’orchestre apprécient peu les ballets en raison du caractère utilitaire de leur musique et de leur position subordonnée. Ici, en revanche, les deux arts étaient sur un pied d’égalité, complémentaires.

 

« Nous nous sommes rencontrés avec Kaloyan pendant un an et avons discuté de chaque mouvement, de la manière dont il devait être exécuté, ce qui n’est pas habituel dans le monde du ballet. Sur certains détails de la partition, nous avons dû nous mettre d’accord, mais il s’agissait vraiment de petites choses. Pour le reste, je n’ai pas eu à m’adapter : les vitesses et les tempos sont restés intacts. Kaloyan est très musical et cela se voit sur scène », raconte le chef d’orchestre à Cult News.

 

Juliette et son Roméo

 

La musique a constitué un soutien majeur pour le couple principal – Grete Sofie Borud Nybakken et Dingkai Bai. Elle est soliste de l’Opéra de Norvège, une ballerine expérimentée et polyvalente, connue bien au-delà d’Oslo pour son interprétation de Hedda Gabler. Femme égoïste et impitoyable, elle est l’exact opposé de la jeune Juliette. Pourtant, au fil de l’évolution de son personnage, Grete Sofie Borud Nybakken se sent de plus en plus à sa place, surtout dans le registre dramatique, la technique passant ici au second plan et se concentrant principalement sur les portés. Son solo confessionnel du troisième acte résonne avec un désespoir plus profond que toutes les larmes du final.

 

 

Roméo, interprété par Dingkai Bai, jeune soliste déjà d’une belle maturité artistique, traverse un véritable chemin de maturation : d’un adolescent espiègle, indiscernable de ses amis, il évolue vers un abandon total au nom de l’amour. Le charisme de cet artiste est tel qu’un simple saut, les bras ouverts vers sa Juliette, vaut mille gestes de pantomime.

Visuels : © Erik Berg