C’est à une véritable fête visuelle et sonore à laquelle la Scala et le plasticien et metteur en scène italien nous invitent. Pour profiter du mystère de l’œuvre de Maeterlinck et de Debussy, ouvrez grand les yeux et laissez-vous porter par la magie des images.
Disons-le tout net, il n’est pas toujours facile de saisir les intentions, parfois labyrinthiques, de Romeo Castellucci. Mais comme de prestigieux prédécesseur.e.s (William Forsythe en danse, par exemple), l’essentiel est d’accepter d’entrer dans le jeu, d’écarquiller tout grands les yeux, et de se laisser porter… et fasciner.
Car, pour ce Pelléas et Mélisande, la débauche d’images fantasmagoriques (et d’effets spéciaux pour les soutenir) est, littéralement, éblouissante… Et les acteurs-chanteurs se plient à l’exercice, non parfois sans quelques contorsions inconfortables.

Dans un entretien paru dans le numéro d’avril de la revue du théâtre de la Scala, Castellucci dit : « (Le théâtre de Maeterlinck) est un théâtre de l’ineffable, qui communique en se cachant. L’attrait que je ressens pour le sphinx Maeterlinck, que je n’ai jamais osé mettre en scène avant cette occasion, car trop proche de mes sentiments, est indéniable. Trop intime, trop frère ».
C’est à un voyage dans le temps et dans l’espace auquel l’artiste italien nous convie. Il dit : « Pour Giuseppe Sinopoli, le royaume d’Allemonde est soudé au Walhalla de Wotan et des autres dieux du Ring de Wagner. (…) Selon lui, après la destruction du monde des dieux, « le royaume d’Allemonde est le symbole du monde des hommes ». Est ainsi née « une humanité complètement déracinée, dans laquelle le néant engloutit tous les fondements de l’existence. Quand l’histoire s’effondre, quand l’ordre du ciel s’effondre, nous atterrissons à Allemonde. Le temps suspendu, qui tourne à vide, désarticule la vie elle-même de ses fondements. Nous sommes serrés dans ce cercle de fer, dont les personnages ne peuvent pas sortir. Même l’envie de sortir à l’extérieur, exprimée en permanence par Pelléas – “ Demain je pars ” – souligne l’existence de ce cercle tenace, bien qu’invisible ».
Et ce que l’on voit sur scène est « la répétition de quelque chose qui s’est déjà passé, comme dans une mise en abîme. Dans ce musée de la vie humaine, apparaissent des statues dans lesquels les personnages contemplent leurs propres mouvements, passés et futurs. »

Et si quelque chose relie ce Pelléas au Ring de Wagner, c’est la Geneviève de Marie-Nicole Lemieux transformée en fileuse qui l’incarne dans une scène où les mots font figure du temps qui passe, un temps qui sera, plusieurs fois symbolisé par un rouet… Le fil réapparaîtra plusieurs fois, parfois pour suspendre Pelléas, parfois pour que Mélisande le prenne dans sa bouche (pour s’en nourrir ?).
Cette source de l’humain nous est présentée dans une forme de distance spatio-temporelle dans laquelle les mouvements des personnages s’inscrivent dans un univers muséal fait de fossilisation et de momification.
Conformément à ce que Castellucci dit aussi dans son entretien, l’eau – et les liquides d’une manière générale – jouent un grand rôle dans sa mise en scène, une eau dans laquelle l’on perd une bague, une eau que l’on boit et qui se verse sur la tête et le corps des protagonistes, et un liquide – du lait ? – nourricier, mais également érotique, voire sexuel, qui relie Pelléas et Mélisande. Et le sang qui couvre le visage de Golaud, puis est comme une tâche sur la poitrine de Pelléas.
La lumière oscille entre un blanc parfois éblouissant et l’obscurité du château, voire le noir de la jalousie de Golaud. Puis, pour certaines scènes clés, le rouge fait son apparition, suivi à la fin, par le vert.
Parmi les images magnifiques, presque irréelles, qui nous sont proposées, il y a celles lorsque, pour que les deux jeunes gens puissent enfin briser leur pudeur et se toucher, Pelléas et Mélisande utilisent un « tour » de théâtre pour « jouer » à faire l’amour. Castellucci leur fait alors emprunter les vêtements, les instruments et les masques blancs et carnavalesques des clowns blancs, tels des personnages figurant la mélancolie.
Ce faisant, avec ces nouveaux personnages qui pleurent en même temps qu’ils rient, l’artiste traduit en tableau les mots extraordinaires de Mélisande imaginés par Maeterlinck : « Je suis heureuse, mais je suis triste ». Et cela produit probablement la scène la plus saisissante et poétique de la représentation ; une scène subitement submergée par l’irruption du noir de Golaud qui vient envahir et noyer le blanc de l’amour pur.
La scénographie semble se réinventer à tout moment, parfois même trop, tant nous sommes littéralement englouti.e.s d’images toutes plus belles les unes que les autres…. Et cela comme si Castellucci, pris dans son admiration extrême pour Maeterlinck et Debussy, n’avait pas pu choisir, et n’avait pu que saturer la scène de son imagination débordante. Car certains éléments restent mystérieux, tel ce MOI qui est peut-être le « moi, moi et moi » que Pelléas prononcera lorsque Mélisande lui demandera « Qui est là », un « Moi » qu’elle semble ensuite habiter, un « moi » que Pelléas brandit comme un étendard, pour se distinguer peut-être de « l’autre », de Golaud. Et il y a ces oranges que Mélisande disperse ça et là, des oranges nourricières, symboles du temps qui passe et des saisons que se succèdent ?…

La lumière éclaire chaque scène ; la rondeur est également présente, rondeur du globe solaire, rondeur du puit, rondeur des vases qui renferment l’eau. Et il y a les tissus, tantôt oriflammes, tantôt voiles, tantôt drapeaux noirs pour Golaud, blancs pour Pelléas.
Si l’on ajoute à cela, un imaginaire de conte de fées, nous apparaîtront tour à tour des grottes logées dans des statues où l’on se blottit, Pelléas suspendu dans le vide et dont le vertige qui nous saisit donne tout son sens aux mots de Golaud (« Penchez-vous ; n’ayez pas peur… je vous tiendrai »), des arbres qui marchent, un château qui se déplace, une lande rouge, un tombeau avec gisants qui se redresse, laissant tomber des feuilles rougies par l’automne, des ombres menaçantes, tout ce qui fait finalement la magie surprenante de ce spectacle enchanteur et effrayant.
Pour mener à bien ce spectacle aux marges du surnaturel, il fallait des acteurs et actrices, des chanteurs et chanteuses dont l’investissement, sûrement éprouvant, ne pouvait être dispensé à moitié.
Et, plus d’une fois, l’on se demande comment les trois protagonistes principaux parviennent à combiner leur chant exemplaire à la gymnastique imposée. À la fin de la représentation, l’envie nous vient de crier « bravo les artistes », ces artistes entiers qui ont su fusionner chant et art dramatique.

Quel plaisir il y a d’abord à retrouver Simon Keenlyside, ce si grand habitué du rôle de Golaud qu’il en maîtrise, domine et vit chaque inflexion. En amoureux de la langue française, il dispense avec justesse et élégance tous les sentiments – souvent négatifs – du seul personnage qui semble vraiment « daté » dans l’ancien temps, avec son armure de chevalier.
Le couple d’amoureux est incarné par Bernard Richter et Sara Blanch.
Lui possède cette voix sûre, sonore, à la fois, juvénile et adulte. La projection est remarquable ; des aigus aux graves, la tessiture est exemplaire, totalement en adéquation avec ce que l’on exige de Pelléas. Dramatiquement, il traduit autant la force de l’amoureux que la fragilité face aux événements et à cette Mélisande surgie de nulle part, qui semble arrivée là pour dérégler un équilibre déjà instable.
Elle, Sara Blanch, de sa voix sûre, au médium solide inscrit sa Mélisande dans les traces de son Ophélie turinoise de mai 2025.
Certes, ici, ce n’est pas tant la folie qu’elle porte que l’amour absolu et la mort en conclusion. Mais elle le fait avec une telle puissance ainsi, lorsqu’elle dit « la bague- est tombée », ou, à la toute fin, « ouvrez la fenêtre », qu’elle nous émeut et nous transporte lorsque sa mort la transforme finalement en une pièce d’un musée d’art naturel.

Le jeune Yniold d’Allegra Maifredi est magnifique. La jeune actrice est totalement investie ; la voix est claire, le chant parfois haché comme pour traduire la frayeur du jeune garçon face à la violence de Golaud. Quant à John Relyea, de sa voix caverneuse, il donne toute la puissance bienveillante à son Arkel, tandis que, dans son costume de professeure d’université, Marie-Nicole Lemieux figure la transmission des générations qui se conclura avec l’arrivée de l’enfant de Mélisande. Et, dans cette atmosphère mystérieuse, il ne reste que Zhibin Zhang et Geunhwa Lee pour faire de belles et brèves apparitions.

Enfin, ce n’est pas rien d’entendre le magnifique orchestre de la Scala donner corps à la fantastique musique de Debussy. Maxime Pascal le maîtrise avec délicatesse, produisant un son enveloppant toujours en phase avec les images féériques ou cauchemardesques qui nous sont proposées.
Compte tenu de la complexité et du modernisme singulier de la musique de Debussy, mettre en scène Pelléas et Mélisande est toujours un défi. La rencontre de Castellucci avec Maeterlinck et Debussy était finalement une évidence. Elle a comblé toutes les attentes et bien au-delà, et l’on espère que cette production-référence aura un bel avenir, à la Scala ou ailleurs dans le monde.
NB : le rédacteur tient à préciser que, compte tenu de son placement dans la salle, ses conditions de travail étaient loin d’être optimales pour obtenir et capter l’essentiel du spectacle.
Visuels : Monika Rittershaus