Une soirée sous le signe de l’opérette d’origine hongroise a réjoui le public du théâtre des Champs-Élysées qui n’a pas hésité à participer à la fête. Sur scène, Jonas Kaufmann, ténor incontournable et grand prince des pépites musicales rares, offrait un voyage passionnant parmi les airs dansants, langoureux ou tragiques de ce répertoire peu connu à Paris, offrant charme et tendre complicité, en soliste comme en duo avec la soprano suédoise Malyn Bystrom. Une soirée de fête où l’émotion fut également au rendez-vous.
Jonas Kaufmann se produit généralement au moins une fois par an à Paris, à la Philharmonie, au Châtelet ou au Théâtre des Champs-Élysées, une étape dans les tournées de concerts dont il est coutumier, réservant chaque fois à son public des surprises dans ces choix qui sortent souvent de l’ordinaire.
C’était encore le cas cette année, avec ce programme centré sur les opérettes et opéras de compositeurs hongrois, souvent en langue allemande (dominante dans les frontières de l’ex-empire austro-hongrois), parfois en hongrois, une langue « difficile » comme le précise, d’entrée de jeu, le ténor bavarois.

Il va d’ailleurs détailler les circonstances qui l’ont amené à s’intéresser à l’original de ces opérettes de compositeurs, après son premier air « Grüß mir mein Wien», chanté partiellement en hongrois.
L’idée a mûri, selon l’explication qu’il donne au public, dans un français tout à fait correct, alors qu’il était en récital de Lieder, à Budapest, avec son ami Helmut Deutsch au piano. Il apprend que la fille d’Imre Kálmán est dans la salle, ce qu’il considère comme un grand honneur et décide de donner en « bis » ce fameux extrait de l’opérette Gräfin Mariza qu’a composée son père. Les Hongrois lui expliquent ensuite que l’air a été détourné par la traduction allemande pour la scène viennoise dominante alors, mais qu’il ne s’agissait pas à l’origine de Vienne, mais de Pest, du Danube, bref de la Hongrie.
C’est ce qui l’a décidé à entreprendre ce voyage dans l’opérette hongroise, germanisée ou non, en lui rendant son identité, en assurant courageusement quelques titres en hongrois en l’honneur du pays.

Si l’on apprécie le genre à qui Kaufmann donne de véritables lettres de noblesse, on ne peut que saluer le programme qui proposait une dizaine d’airs chantés pour l’essentiel par le ténor, ou par sa partenaire en soliste ou en duos, auxquels se rajouteront deux parties purement orchestrales et cinq « bis » puisés dans le même répertoire, deux solos et trois duos.
L’opérette a longtemps été considérée comme un art mineur après avoir fait les grands soirs de Vienne, de Berlin, de Budapest. Il est temps de la remettre à l’honneur et d’en faire découvrir les charmes et les immenses qualités. Et c’est ce souci d’authenticité qui a donné à cette soirée de parfum exotique venu des traditions tziganes et yiddish de la Middle Europa, rempli d’un charme que l’on voudrait pouvoir garder longtemps en mémoire.
Jonas Kaufmann est incontestablement l’un des artistes les plus demandés depuis une quinzaine d’années et cette tournée les propulse, lui, sa partenaire, l’orchestre de Baden Baden et son chef Jochen Rieder, dans une douzaine de villes d’Europe à raison d’un soir sur deux ou trois. Paris succède ainsi à Hambourg, Munich et Nuremberg et sera suivi de Vienne, Budapest (!), Hannover, Essen, Freibourg, Stuttgart, Lucerne, Mannheim et Francfort.

Rares sont les artistes aujourd’hui capables de remplir autant de salles d’affilée, sur un tel programme. Ce dernier ne fait d’ailleurs pas toujours l’unanimité dans son public traditionnel plus attaché à l’opéra qu’à l’opérette et parfois réticent à l’utilisation du fameux micro vintage, outil d’un dispositif très léger d’amplification déjà présent lors des deux tournées précédentes dans ce répertoire, Berlin en 2015 et Vienne en 2019, qui permet un certain confort vocal tout en préservant la voix d’opéra.
On peut regretter ce choix qui rend parfois les voix trop uniformes, voire réverbérées et privent partiellement le spectateur du « grain » spécifique des timbres des artistes qui se trouve altéré par le dispositif.
Une fois passée une certaine frustration (d’autant que cela ne fonctionne pas très bien lors des premiers airs), on s’habitue pour se concentrer sur les performances brillantes des artistes et leur bonheur manifeste et communicatif sur scène.
L’album « die Magische Töne » dont nous avons détaillé les qualités il y a quelques jours, est beaucoup plus riche et complet dans la recherche des trésors de l’opérette hongroise et mérite l’écoute au-delà des extraits choisis pour les soirées de récital. Et ce, d’autant plus que Kaufmann (et sa partenaire Nikola Hillebrand) est alors accompagné avec beaucoup de subtilité par l’orchestre de l’opéra hongrois sous la direction de Dirk Kaftan, dont on ne peut que souligner l’extraordinaire adéquation à un répertoire qui doit être soigné pour éviter d’apparaitre comme la fanfare des bals du samedi soir.
Ce n’est pas tout à fait le cas des musiciens de l’orchestre de Baden Baden, conduits assez sommairement par Jochen Rieder et qui ont tendance à exagérer quelque peu l’usage des cuivres et des percussions lors des parties orchestrales comme l’Ouverture de la Comtesse Mariza manquant un peu de légèreté tout comme d’ailleurs l’extrait de Der Zigeunerbaron de J. Strauss « Einzugsmarsch », seule incursion hors des compositeurs hongrois, justifiée par le thème et le style.

Mais en même temps, rien ne vaut les joies d’un spectacle de salle surtout quand il y a une telle communion entre les artistes et la salle.
Outre les quelques titres de cette opérette de Kálmán, assurés par Kaufmann puis par Malin Byström avec beaucoup de bonheur, la soirée permet aussi de découvrir des extraits de Der Teufelsreiter, œuvre moins connue et plus tragique, et bien sûr de l’incontournable Die Csardasfürstin qui conclut la soirée avec le duo «Tanzen möcht‘ ich … Tausend kleine Engel singen » durant lequel les chanteurs esquissent quelques pas de valse fort élégants et accueillis avec enthousiasme d’un public conquis à l’avance.
L’autre compositeur hongrois particulièrement fêté sur scène est Franz Lehár avec le « Pays du sourire », son opérette la plus célèbre, qui n’est ni légère ni gaie. Le romantique et très lyrique « Wer hat die Liebe uns ins Herz gisent » (qui a versé l’amour dans nos cœurs) comporte sa part de gravité profondément émouvante.
Mais Kaufmann et Byström honorent également trois autres opérettes moins populaires, « Zigeunerliebe, O Mädchen, mein Mädchen… » qui sonne presque comme une complainte, extrait de Friederike et le chant de la Volga, morceau de bravoure extrait de Der Zarewitsch.
On est bien loin de la légèreté que l’on imagine généralement associée à l’opérette et l’on découvre en direct, à quel point les airs sont difficiles à chanter, et n’ont aucune raison de pâlir face au genre dit noble de l’opéra.
Et si Jonas Kaufmann est toujours capable de séduire par son timbre incomparable comme par son sens des couleurs, des nuances, de l’expressivité des sentiments du personnage incarné, il peut aussi faire rire, partager l’humour des situations vaudevillesques que présentent certaines des opérettes choisies.
Et justement, comme pour nous montrer à quel point les classements sont sujets à caution, deux airs d’opéra hongrois se glissent dans le programme (comme dans le CD) et méritent une attention particulière.
Le premier est le Bánk Bán de Ferenc Erkel avec l’air le plus célèbre de cette œuvre du dix-neuvième siècle du père de l’opéra de Budapest et de l’hymne hongrois le magnifique « Mint számuzött ki vándorol … Hazám, hazám » où l’on retrouve une richesse orchestrale à la fois héroïque et folklorique, que Kaufmann chante en hongrois avec une tension évidente, mais bénéfique qui donne beaucoup d’allure à son chant.
Le deuxième est sans doute l’événement le plus problématique et le plus émouvant à la fois de la soirée : l’extrait de l’opéra « La Reine de Saba » de Karl Goldmark, le fameux « magische Töne » à la mélodie inoubliable, immortalisée par Richard Tauber et que Kaufmann chante exclusivement en pianissimo, le timbre sur un fil, un fil qu’on sent vraiment ténu et tendu, proche de l’accident que son métier évite, mais qui rend paradoxalement la prestation encore plus bouleversante, ce que le public comprend immédiatement en réservant au ténor une ovation appuyée. Cette étrange mélodie, ce son magique qui a donné son titre à l’album et à la tournée, nous le gardons obstinément ancré en mémoire pour la soirée et même le lendemain, tant l’incarnation incroyable de Kaufmann nous a marqués.
Dira-t-on que Kaufmann n’a plus toujours la voix aussi ferme et les harmoniques aussi riches que par le passé ? Oui sans aucun doute, mais il garde un sacré savoir-faire, une diction parfaite, l’intelligence du texte et sa capacité à varier les couleurs et les styles passant de la tragédie à la comédie avec la vivacité de celui qui possède un impressionnant charisme sur scène.
Le partenariat avec Malyn Byström est tout à fait dynamique et bienvenu, leur complicité dans les duos est amusante et fait mouche dans le public. La soprano suédoise aime les solos très dansants et n’hésite pas d’ailleurs à entamer quelques pas et quelques mouvements de bras pour accompagner un chant adéquat à ce répertoire, d’une belle voix chaude et enveloppante.
Les « bis » se situent dans la même veine complétant une soirée résolument sous le signe des mélodies nostalgiques ou dansantes et se terminant par un duo échevelé où les deux chanteurs s’en donnent à cœur joie pour répondre aux attentes d’un public très en forme. Mais il faut savoir se dire adieu, à l’année prochaine !
Car l’on parle déjà de la prochaine tournée de Kaufmann, lors de la prochaine saison, cette fois avec Marina Rebeka, sous le signe de l’opéra et plus précisément de Verdi. Elle passera par Paris, au théâtre des Champs-Élysées, le 11 avril 2027.
Visuels : saluts, soirée du 20 avril au Théâtre des Champs-Elysées, Paris, ©Hélène Adam