Petit chef d’œuvre de ce festival off d’Avignon, présenté au Train Bleu, signé Camille Dordoigne et interprété magistralement par Chloé Zufferey, « De 10 à 13 » propose de suivre Camille du milieu de la primaire à la 4e. Un voyage, sensible et drôle dans le temps et à travers les âges pour se rappeler ce que cela signifie grandir.
Comme beaucoup d’enfants, Camille a un journal intime, quelques pages à elle entre lesquelles elles consignent tout, les secrets, les trahisons, les moments de grâce et les grandes inquiétudes qui peuplent la vie d’une enfant, d’une jeune adolescente.
D’entrée de jeu, quelques notes nous propulsent sur le ring des années 2000, Camille, interprétée par Chloé Zufferey, nous surprend et, comme le chantait Nâdiya, c’est parti pour le show… Ici pas de quatrième mur, l’adresse est claire : nous sommes des spectateurices à qui l’on va livrer une lecture vivante du fameux « Cher journal… » que l’on est tant à avoir écrit.
Camille trône sur son tabouret, nonchalante et blasée. Elle fait des fautes de syntaxe et de français, parle comme elle écrit, dans la langue d’une enfant qui ne fait aucun effet de plume (puis elle écrit déjà au stylo pailleté dans un super cahier Diddl, franchement pas besoin de plus pour crâner…). Là réside la plus grande force de la proposition. Tout, dans le jeu de Chloé Zufferey, les mimiques comme les lignes du corps ou encore la modulation de sa voix et de son phrasé, et dans le choix de garder les passages tels qu’ils ont été écrits, il y a une quinzaine d’années, nous permet de voir la Camille qui a écrit ses lignes, de la sentir, de s’en approcher, de s’y reconnaître.
S’y reconnaître… Oui, ce n’est pas pour rien que la salle réagit par un « oooh » attendri ou un rire franc, fredonne, quand elle ne l’accompagne pas en cœur sur « La boulette » de Diam’s, « Ma sœur » de Vitaa. S’y reconnaître dans ce qu’elle raconte, les bêtises avec les copines, les amoureux (peut-être même les amoureuses ?) qui défilent, passent et repassent, l’impatience de l’amour et du désir, leur découverte, les querelles de M.A. (Meilleure Amie), qui vont parfois jusqu’à la trahison, qui sont parfois les premiers vrais chagrins du cœur. S’y reconnaître dans les premiers vertiges…
Relire un journal intime, c’est aussi se rendre compte qu’en grandissant, on perd quelque chose, on perd l’enfance. On se demande « mais c’est quand exactement qu’on devient chiant comme ça ? », on se dit « j’aime pas mes cuisses et puis j’ai des p’tits seins ça fait chier ! », on perd des gens et on se fait peur en se demandant « quand je serai morte, je serai où ? ». On se relie et on se commente, on se trouve drôle, impertinente, ridicule. On se juge. On se rend compte qu’on est déterminé, qu’on nous apprend à avoir envie d’être désiré et désirable, en amour comme en amitié. On aurait envie de pouvoir en parler avec son soi d’il y a 15 ans, comme ce dernier avait envie, parfois, de parler avec nous, pour être rassuré sur l’à venir. Et qui sait, peut-être que le théâtre permet ça ?
On dit souvent qu’il faut prendre son enfant intérieur par la main, en sortant de ce seule-en-scène, on se dit qu’il faudrait peut-être se laisser attraper la main par qui on était quand on avait 8, 10, 12 ans, et se laisser guider par l’insolence, l’immaturité, le grotesque d’un petit être pas encore pas encore brisé par les codes, les conventions, le regard d’autrui. C’est cela que Camille et Chloé nous proposent avec « De 10 à 13 » en faisant revivre à chaque représentation la Camille-enfant dans toute son entièreté, son verbe, et sa drôlerie, une Camille qui nous fait penser « on ne t’oubliera jamais, toi, Camille, et toi, enfant que moi j’ai été ».
A retrouver en 2027 – dates à venir
(c) Pierre Daendliker