Dans un (quasi) seul en scène appétissant, Daniele De Michele propose une réflexion sur les liens familiaux et amicaux, sur la valeur du collectif et les petits engagements du quotidien, avec la complicité artistique de Julien Cassier.
Sur le grand plateau de Saint-Chamand, le performeur-chercheur Daniele De Michele – Don Pasta pour les intimes et les connaisseurs – nous accueille d’entrée de jeu dans sa cuisine ouverte ; la rumeur des conversations se tarit à mesure que les coups de couteau sur le céleri deviennent plus incisifs. La mise en scène, alléchante et efficace, est signée Aurélien Bory. Le début du spectacle est une invitation pédagogique autant que sensorielle ; à mesure que mijotent les premiers ingrédients dans la casserole, Daniele nous apprend, entre autres choses, que le plat préféré de Karl Marx était la parmigiana – les révolutionnaires ont souvent bon goût – et que celle-ci se prépare différemment selon que l’on habite à Naples ou ailleurs au pays des nonne et de la pasta al sugo con le polpette, le plat star du spectacle. Placée au-dessus des plaques chauffantes, une caméra de smartphone nous permet de suivre en temps réel la préparation du repas. Mon voisin s’en pourlèche d’avance les babines et grogne de plaisir ; tâchez de saliver autant que d’être attentif aux étapes de préparation, il se pourrait bien que vous en soyez récompensé·es…
Economiste de formation et curieux dans l’âme, Daniele de Michele a arpenté des dizaines de villages italiens pour discuter avec des grands-parents aux fourneaux, quitte à voir grimper en flèche son taux de cholestérol… Sa nonna a arrêté de préparer le dessert après la mort de ses deux filles, une autre évoque devant un appétissant calzone sa lutte contre le fascisme alors qu’elle n’était qu’une très jeune adolescente, un grand-père dans les montagnes raconte comment sa famille a recueilli un parachutiste américain et l’a nourri pendant plusieurs mois… Ses témoignages, fragments de vie et de résilience face aux multiples adversités de la petite et de la grande Histoire, forment un réseau d’humanités humbles et fortes, participant collectivement à une pratique de la consolation. Le Cònsolo, qui donne son titre au spectacle, est d’ailleurs le repas que les ami•es et les voisins offrent à la famille endeuillée qui n’a pas le cœur à cuisiner.
C’est le grand-père montagnard qui le dit ; sa famille avait à peine de quoi se nourrir elle-même lorsqu’elle a recueilli l’Américain échoué, mais elle l’a fait, en dépit des rationnements et de la famine. Ce n’est pas possible de manger quand un autre à côté de soi ne mange pas, exprime-t-il simplement. Résister, c’est peu ou beaucoup de choses selon les situations et les possibilités ; ne pas céder au capitalisme industriel en gardant la tradition de la sauce tomate faite maison pour la nonna de Daniele, crever les pneus des nazis pour une autre, prendre soin de son prochain en lui offrant un bol de pâtes, écouter ce qu’ont à dire celleux dont la parole compte moins, lutter pour le budget alloué à la culture… Avoir du cœur, ça ouvre l’appétit.