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Paul Marque: « Je suis toujours amoureux de l’Opéra. C’est juste une petite parenthèse pour aller voir ce qui se fait ailleurs »

par Maria Sidelnikova
20.10.2026
Paul Marque @James Bort

Pour l’Étoile de l’Opéra de Paris Paul Marque, la saison sera courte : il dansera le rôle de Des Grieux dans L’Histoire de Manon de Kenneth MacMillan, les 20, 22, 28 et 30 octobre au Palais Garnier, avant d’explorer de nouveaux horizons. À 29 ans, dont six passés au rang d’Étoile, il a choisi de prendre le large – pour mieux revenir.

 

Mais son départ temporaire de l’Opéra ne signifie pas qu’il disparaîtra des scènes — ni des écrans. Avec Pathé Live, on pourra le retrouver au cinéma dans Roméo et Juliette de Noureev, le 8 novembre, où il interprète Roméo, puis dans Le Lac des cygnes de Noureev, le 13 décembre, dans le rôle du prince Siegfried. Ces deux spectacles seront diffusés dans plus de 200 cinémas en France, ainsi qu’en Suisse, en Belgique et à l’international.

 

À l’aube de cette nouvelle étape, Maria Sidelnikova a parlé avec Paul Marque de son choix, de son rapport à l’Opéra et de son envie de revenir plus fort.

De l’extérieur, vous donnez l’image du « bon élève », et puis, tout à coup, vous faites un choix inattendu : vous prenez une année sabbatique à l’Opéra. Racontez-nous comment vous avez pris cette décision?

Ça part d’une longue réflexion. Je n’ai pas pris cette décision comme ça. En fait, à l’Opéra, on a la possibilité de le faire. Il y a beaucoup de pays où ce n’est pas possible. Quand je compare avec des compagnies américaines, par exemple, elles n’ont souvent pas de CDI et ne peuvent donc même pas proposer ce genre de choses. Nous, on peut partir pendant un ou deux ans, puis revenir. Il y a plein de danseurs dans la compagnie qui l’ont déjà fait.

 

Je me suis toujours dit que ça devait être extraordinaire de partir vivre pendant un an en Australie, au Japon ou ailleurs, tout en ayant la garantie de pouvoir revenir. C’est une sécurité assez incroyable. Je représente toujours l’Opéra, mais mon contrat est suspendu. J’avais toujours eu cette idée en tête : aller dans une autre compagnie pendant un an, explorer d’autres choses. Mais je n’avais jamais trouvé ce qui me correspondait.

 

Quel est votre projet ?

Je fais énormément de contrats à l’extérieur de l’Opéra, des galas ou des castings. Je voulais aller danser dans d’autres compagnies, dans des ballets complets. Je me suis dit que c’était peut-être le moment de le faire. Je suis encore relativement jeune, en forme, et on a la chance de pouvoir prendre cette année. Tout s’aligne. J’ai commencé à réfléchir : où est-ce que j’aurais envie d’aller ? Dans quel pays j’aurais envie de vivre ? Quelle compagnie a un répertoire qui me plaît ? Et puis je me suis dit : pourquoi pas être freelance ?

 

C’est difficile de trouver une autre compagnie au monde qui offre une telle diversité de répertoire et de telles conditions de travail.

Justement, je suis amoureux de l’Opéra. On a une chance incroyable, par les conditions et le répertoire, et je suis très heureux ici. Ce n’est pas du tout une manière de dire : « Je n’aime plus l’Opéra, je pars. » Je suis toujours amoureux de l’Opéra. C’est juste une petite parenthèse pour aller voir ce qui se fait ailleurs et pouvoir encore plus apprécier la chance qu’on a ici.

 

Ailleurs, ça va être où ?

Officiellement, j’ai un planning jusqu’au 10 janvier. Tout le reste est en négociation. Tant que les contrats ne sont pas signés, ce n’est pas annoncé. Si on regarde mon site web, pour l’instant, il n’y a pas énormément de choses. En réalité, il y en a beaucoup plus qui arrivent. Je crois que je dois avoir une dizaine de contrats dans ma boîte mail, prêts à être signés. En décembre, par exemple, je vais aller à Rome pour faire Le Lac des cygnes de Benjamin Pech, que j’avais déjà dansé au Canada.

 

Qu’est-ce que vous cherchez exactement ?

J’adore voyager, rencontrer de nouveaux artistes, découvrir de nouveaux publics, de nouvelles scènes, de nouvelles productions, aller voir ce qui se fait ailleurs. C’est une expérience très enrichissante. J’ai déjà la chance de le faire ici, mais je voulais l’explorer à fond, à 100 %. Au fur et à mesure, le projet s’est monté. À un moment, je me suis dit : Ok, il faut se lancer maintenant, ne pas avoir trop peur.

 

En même temps, vous allez représenter l’école française à l’international.

Mon but, quand j’arrive dans les compagnies, c’est de faire leur production, de respecter leur chorégraphie, leur style. Mais c’est vrai que, souvent, si on m’engage plutôt qu’un autre, c’est justement pour ce côté école française. S’ils veulent quelque chose de beaucoup plus pyrotechnique, ils vont engager Adamzhan Bakhtiyar ou Giorgi Potskhishvili. On a chacun notre identité, notre style et notre technique.

La dernière fois que j’ai fait un gala avec Georgi, c’était à Pékin, avec le Ballet national de Chine. On m’a demandé de faire Grand Pas Classique, et lui, Don Quichotte. On a chacun nos univers. Mais oui, il y aura ce côté de représentation de l’école française, forcément.

 

Comment la direction a-t-elle accueilli votre décision ? A-t-on essayé de vous en dissuader ? Quelqu’un vous a dit de bien réfléchir ?

Tout le monde ! Avant que ça ne devienne officiel, j’en ai parlé avec la direction, avec José Martinez, Alexandre Neef et l’administratrice de l’Opéra. Mais c’était davantage pour le côté administratif et pratique. Artistiquement, j’en ai parlé avec José et Alexandre. Ils étaient surpris de ma décision, mais ils m’ont posé les bonnes questions et m’ont demandé d’être sûr de mon choix. Si j’étais sûr, il n’y avait aucun souci.

 

J’en ai beaucoup parlé avec mes amis à l’extérieur de l’Opéra. C’est presque eux qui m’ont aidé à franchir le pas. Bien sûr, ils m’ont dit de faire attention à ce que ça représentait, de vérifier que j’aurais assez de contrats et que je ne risquais pas de rester six mois sans rien faire.

 

La question financière entre-t-elle aussi en jeu dans votre décision ?

Bien sûr, parce qu’il faut quand même que je puisse payer mon crédit à la banque et manger. C’est important.

 

Est-ce que travailler ailleurs, participer à des galas ou à d’autres projets peut être plus intéressant financièrement ?

On gagne plus d’argent en dansant à l’extérieur. Par contre, on n’a aucune sécurité, et la préparation n’est pas payée. On est payé au spectacle. Si je vais dans une compagnie pour un spectacle que je répète pendant trois semaines et que je n’ai qu’une représentation, je ne suis payé que pour le spectacle. Les trois semaines de répétition, je ne gagne rien. Les cachets sont très élevés, mais la préparation n’est pas prise en compte. Alors qu’ici, que je fasse une répétition par mois ou quinze spectacles, j’ai mon salaire tous les mois. Je sais à quoi m’attendre et je peux organiser mon train de vie en fonction de mon salaire. C’est quand même très confortable. Je pense qu’il y aura des mois, pendant mon année de freelance, où je gagnerai trois fois plus, et d’autres où je gagnerai moins. Je pense que ce n’est pas ma priorité principale, pour être honnête. Je gagnerai assez pour vivre et puis après, tout ce qui sera en plus, ce ne sera que du bénéfice, mais ce n’est pas ma motivation première, on va dire.

 

Parlons de votre carrière. Vous avez eu la chance de danser tous les grands rôles, très jeune. Au bout d’un moment, avez-vous eu l’impression de tourner en rond ?

Oui et non. Oui, parce qu’on a des ballets qui reviennent très souvent. Je ne sais pas combien de fois j’ai dû faire Le Lac des cygnes, La Bayadère et Don Quichotte. Mais ce sont des ballets tellement durs et complexes qu’on continue à apprendre à chaque fois. En plus, on a la chance, à l’Opéra, d’avoir un répertoire tellement énorme que la liste des ballets que je rêve de danser est encore très longue. Il y en a énormément que je n’ai pas dansés.

 

Quels ballets, quels rôles rêvez-vous encore de danser ?

Il y en a énormément. Je rêverais de danser le Boléro de Béjart, En sol de Robbins, La Belle au bois dormant aussi, parce qu’en fait, comme je m’étais fait mal aux genoux, je n’avais pas pu danser la production complète. J’avais fait toutes les répétitions, y compris celles sur scène, mais je n’avais pas participé aux spectacles. Ce serait bien de pouvoir le faire. J’aimerais aussi danser le rôle d’Onéguine dans Onéguine : je n’ai dansé que Lenski. Et puis La Dame aux camélias… Il y a plein de ballets que je rêverais de danser.

 

Qu’est-ce qui vous motive à redanser un ballet comme Le Lac des cygnes, que vous connaissez par cœur ?

Je l’ai déjà dansé beaucoup de fois, mais ce sera peut-être avec un coach ou une partenaire différente. Faire Le Lac avec Myriam Ould-Braham, Sae Eun Park ou Valentine Colasante, ce n’est pas la même chose. Les coachs aussi ont chacun leur imaginaire et leur manière de penser. On crée des choses ensemble, et c’est différent à chaque fois. Il faut faire attention, quand on danse Le Lac pour la dixième fois, à ne pas se dire : « Je l’ai déjà fait dix fois, je vais encore faire la même chose. » C’est là qu’on risque d’être moins motivé.

 

Je me souviens que, la dernière fois qu’on l’a dansé avec Sae, on a passé vingt minutes à travailler simplement la manière dont j’allais lui prendre le bras dans l’adage de l’acte II. Est-ce que je me mets de ce côté-là ou de l’autre ? Ce sont ces petits détails qui changent d’une fois à l’autre et que le public ne verra pas forcément.

 

Ça dépend du public…

Pour un ballet comme Le Lac des cygnes, 70 % du public est composé de touristes internationaux. Ce ne sont pas forcément des gens qui connaissent la danse techniquement à 100 %, mais des personnes qui aiment la danse et qui se disent qu’il faut voir Le Lac à l’Opéra au moins une fois. Ils ne remarqueront pas forcément le détail technique, mais ils sentiront ce qui se passe. C’est ça que je trouve génial : même si le public ne voit pas précisément ce qui change, il peut sentir la différence dans l’interprétation et les émotions. Mon but, à travers ces micro-détails, c’est justement d’amener le public à ressentir ces émotions-là.

 

Finalement, vous n’avez pas beaucoup dansé de contemporain ?

Non, pas énormément. Je suis quand même assez spécialisé dans le classique et le néoclassique.

 

C’est votre choix personnel ?

C’est que souvent, on a besoin de moi sur les classiques. J’ai moins d’expérience en contemporain. De manière générale, si on a un ballet classique et un ballet contemporain, je vais faire le classique. Je suis encore jeune, en forme, ce qui me permet de faire des Don Quichotte ou des Bayadère.

Quand vous regardez les spectacles de Pina Bausch, Kontakthof par exemple, est-ce que ça vous donne envie de danser ce type de pièces ?

Kontakthof, pas forcément celui-là. Après, du Pina Bausch, pourquoi pas. On verra. Je fais aussi très confiance aux équipes artistiques, qui savent me guider. Si on programme Pina Bausch en même temps que La Belle au bois dormant, je serai ravi de faire La Belle au bois dormant. S’ils ont besoin de moi et qu’il y a des blessures, je serai amené à remplacer et je ferai peut-être dix dates. Un peu comme d’habitude, mais c’est aussi ça qui me plaît dans mon travail.

 

Une nouvelle génération de danseurs arrive. Vous faites une pause d’un an. N’avez-vous pas peur de ce qui vous attend à votre retour?

Peut-être, mais les générations avancent et évoluent. Quand je suis arrivé, il faudrait poser la question à Mathias (Heymann), à Stéphane (Bullion), à Mathieu (Ganio),pour savoir ce qu’ils ont pensé. J’ai moi aussi un peu déboulé parmi eux, rapidement, sans que personne ait trop le temps de s’en rendre compte. Je pense que c’est juste un cycle.

 

Quand vous reviendrez de votre année sabbatique, l’Opéra Garnier fermera ses portes. Vous n’avez pas eu envie de prolonger d’un an pour profiter encore un peu de cette scène historique ?

La scène sera fermée, oui. Mais cette scène, je la retrouverai plus tard. Ça fait déjà douze ans que je suis dessus.

 

Vous commencez déjà à vous préparer à cette séparation ? À faire vos cartons dans votre loge, par exemple ?

Pas pour l’instant. Quand je vais revenir pour la saison prochaine, je crois qu’on aura un petit laps de temps. On aura six mois pendant lesquels on aura encore accès au studio, à nos loges, etc. Les travaux se sont allongés parce qu’ils ont découvert du plomb dans les murs. Comme ils doivent gratter ça, c’est très toxique, donc on n’a pas le droit d’aller dans le bâtiment. Mais je crois qu’on aura quand même six mois pour libérer progressivement Garnier avant que les travaux commencent. Pendant les travaux, il y aura des semaines entières où l’Opéra sera accessible parce que certaines zones ne seront plus contaminées. Il y aura des moments ponctuels où, pendant trois jours, on aura accès à nos loges.

 

Et si, au bout d’un an, vous comprenez que vous ne voulez plus revenir ?

Ça m’étonnerait. C’est presque exclu. Ce n’est pas totalement exclu, parce que je n’aime pas fermer des portes, mais je ne pense pas. Il y a quelque chose d’assez intéressant : si j’ai la chance de pouvoir faire ça, d’avoir autant de contrats à l’étranger, c’est parce que je suis danseur étoile à l’Opéra. L’un marche avec l’autre.

 

Visuel : © James Bort ONP