Dans le OFF, le ton est monochrome blanc sur blanc. Au centre de la scène, le dispositif est clinique : deux tables planes en verre et métal découpent l’espace à l’horizontale. L’ensemble baigne dans la lumière d’une cruauté morbide. Ne touchant jamais le sol, Maria Donata D’Urso, toute nue, évolue exclusivement sur cette structure surélevée. Elle s’y pose, s’étale et glisse, littéralement coupée en deux par la béance entre les deux plateaux. Son buste suspendu d’un côté, des jambes qui basculent de l’autre : le tronc disjoint. La lenteur des gestes est hypnotique et nous fait douter. Désormais, un genou ressemble à un monstre et plus tard une main prend la place d’une jambe.
Le geste suspend le vide, nous plaçant face à la menace à chaque instant de céder à la chute. L’image est troublante, macabre même, la sensation de voir un cadavre fuyant son autopsie sur une table de morgue est vive. Il faut, pour comprendre ça, cette idée de survie-là, se remettre dans les esthétiques de 2005 où les corps nus puaient la mort tout le temps. L’époque n’était pas au désir.
Pourtant, c’est précisément au cœur de cette vision macabre que la danse se fraye un chemin. À force de désaxer les appuis, de tordre les articulations et d’étirer la chair contre le matériau brut, la chorégraphe orchestre une métamorphose. La silhouette humaine revient, en suspension, et les épaules retrouvent, dans une torsion qui nous laisse bouche bée, de la douceur et de l’apesanteur.
Le paysage sonore signé Vincent Epplay épouse au millimètre cette anatomie chirurgicale. Les fréquences électroniques, faites de frémissements métalliques, de bourdonnements bas et de matières sonores organiques, étirent le temps. Le son traverse la danseuse, la fait même vibrer, amplifiant le frottement de la peau contre le verre et le basculement des membres suspendus au-dessus du vide.
Rejouer cette pièce vingt et un ans plus tard est essentiel pour que l’histoire de la danse soit transmise par les corps. Ce solo permet de saisir en 45 minutes à quel point, à ce moment-là, les écritures scéniques étaient, bien plus qu’aujourd’hui, poreuses les unes aux autres. Collection particulière est une pièce à la fois de danse et de performance qui ne nous demande pas de choisir entre les deux.
Du 21 au 23 octobre dans le cadre des Inaccoutumés Automne à la Ménagerie de Verre, Paris
Tout le programme des Inaccoutumés
Visuel : © Cyril Minoux