Michael Zandl, David Eisele et Kolja Huneck ont formé le trio le plus déjanté de cette fin de festival Circa à Auch. Une ode au travail, portée par trois Sisyphe aussi burlesques qu’heureux.
Michael est autrichien, David et Kolja sont allemands. Ils ont en commun leurs études à l’école de cirque de Rotterdam Codarts. Mais on les verrait tout aussi bien sortis d’une formation en menuiserie-ébénisterie, tant leur talent commun s’organise autour du travail du bois. Le bois, la sciure, des matériaux que l’on a l’habitude de côtoyer dans l’univers du cirque, mais qui ici prennent une toute autre dimension ! Leur jolie scène surélevée en parquet bien vieilli va vite devenir l’espace d’un atelier de construction hors normes, ou plutôt de déconstruction, laissant, au fil du spectacle, s’installer l’inattendu, le chaos, la transformation… On découvre d’abord trois hommes, heureux de faire le concours du bricolage de la plus belle chaise en bois, à réaliser en un minimum de temps, avec d’improbables chutes de bois. Trois hommes, trois techniques, trois obsessions qui vont devenir le fil conducteur de la pièce et le moteur d’une incroyable torsion du réel : l’un au marteau et à l’huile de coude, l’autre à l’aide d’un outil électrique, et le dernier en mode colle à bois.
Si tout vrille, c’est parce que chacun va tenir son personnage jusqu’au bout, et essorer au maximum son lien à la matière dans la méthode qu’il a fait sienne, et dans un engagement du corps au-delà de tous les attendus. Ainsi, l’homme au marteau se bat avec une forêt de clous qui possède sa vie propre, dans des surgissements aléatoires qui poussent à la névrose. Son compagnon a troqué sa perceuse pour un tour à bois, et entame son façonnage à coup de jets de poussière de bois désordonnés. Le troisième larron offre une inénarrable figure d’homme échoué dans sa substance blanche et visqueuse, mais chaude et confortable, prompte à servir de running gag hilarant tel un golum revenu d’outre-scène. Car la scénographie est aussi un personnage à part entière, et s’en donne à cœur joie, expulsant ses accessoires, ses corps, sa sciure qui envahit le plateau. Tous sont, chacun à leur manière, à la tâche, et le travail reste dense, absurde mais singulièrement ordonné malgré la folie de l’entreprise. Une jolie collaboration donne naissance à une incroyable toupie, un derviche à la masse entreprend un mouvement perpétuel des plus gracieux, les équilibres se font précaires et les solitudes demeurent unies malgré l’aspect si vain de leur existence. Vain mais jamais dérisoire, vain mais jamais vaniteux, puissamment drôle dans ce qu’il nous raconte de l’être humain qui se complait dans sa matière, dans sa condition… L’univers de Sawdust Symphony parvient à révéler l’élan créatif dans la moindre des choses, dans la plus petite des tentatives – pourvu qu’elle soit mue par l’engagement sans faille du corps et du mental de ces êtres besogneux et profondément attachants.
Spectacle vu au Festival Circa à Auch.
Circa, Pôle National Cirque Auch – Gers – Occitanie
Visuel : Jona Harnischmacher