Le phénomène de la danse belge est en ce moment à Avignon, au CDCN Les Hivernales. Loraine Dambermont poursuit sa recherche sur la bagarre en s’emparant d’un fait divers d’une brutalité sans nom pour en décomposer les mécanismes qui autorisent la violence à advenir afin, bien sûr, de les anéantir à coups de matraque bien placés.
En 2012, sur YouTube, deux familles se crêpent le chignon avec un vocabulaire au-delà de fleuri. Il est question de macchabées (beaucoup) et de sodomie (beaucoup). Les mots sont vus et entendus pendant que la danse jaillit. Il n’aura pas fallu longtemps à Loraine Dambermont, Maxime Cozic et Jacob Börlin pour quitter leur posture bien vénère, têtes entrées dans les épaules, collées les unes aux autres. Pour dénoncer ce phénomène viriliste et masculiniste des clashs en ligne, elle écrit de la danse pour en surrajouter, ce qui devient très vite très drôle tant c’est caricatural.
Drôle, oui, parce qu’il faut toujours mieux rire du pire qu’en pleurer. La danse frappe les mots, comme chez Anne Teresa De Keersmaeker ou Mathilde Monnier il y a encore quelques jours à Boulbon : le son est intégré dans le corps. Le trio ne danse pas sur ces invectives dont la vulgarité et l’extrême agressivité nous sidèrent, il devient ces mots dans le ton dans lequel ils sont dits. C’est un lipsync chorégraphique. On vous laisse imaginer comment une phrase telle que « Je vais vous enculer vos morts » peut s’incarner au plateau. Cela donne, entre le break et les portés les plus contemporains, une danse qui frappe. Qui se frappe concrètement, puisque les mains claquent ce qu’elles trouvent, un avant-bras ou une cuisse. Qui provoque des bustes conquérants qui se bombent, les bras en arrière, fière colère.
Côté sérieux, ce spectacle a été créé en octobre 2025 au Théâtre de Liège dans le cadre de la Biennale de Charleroi danse, au cœur du réacteur du meilleur de ce qui se fait en danse donc. Il arrive après un premier chapitre solo, Toujours de 3/4 face !. Ce deuxième volet de la trilogie Mes années bagarre installe Loraine Dambermont comme la personnalité chorégraphique à suivre de très près (si vous n’avez pas trop peur de prendre un coup ! ). Elle déploie une écriture fine au service d’une grammaire violente. C’est assez passionnant de les voir quitter l’humanité pour devenir, sur quatre appuis, le dos en folie, une meute de chiens prête à mordre. Le rythme est extrêmement soutenu et laisse entrevoir, dans la frénésie, des pas de trois entremêlés superbement rédigés où les trois danseur·euse·s jouent de pivots et de torsions pour se passer les un·e·s dans les autres à la façon d’une prise de judo.
Cette pièce est une bombe à tout point de vue. L’idée de transformer des règlements de compte bien réels en bande-son pour les sublimer au sens psychanalytique du terme, c’est-à-dire, concrètement, par sa danse frappée, elle transforme cette pulsion mortifère en un acte autre, ici du mouvement aux allures brutales qui demande pourtant précision et maîtrise, sinon il y aurait de quoi se faire très mal pour de vrai. Les corps sont ballotés, jetés, les coudes enserrent des cous et tordent les têtes, les mettant parfois à l’envers dans des portés improbables où le corps se retrouve au ras du sol, en diagonale.
C’est incroyablement écrit et maîtrisé, T’façon on est en 2012 est une déflagration d’intelligence et de talent qui combat concrètement les mécanismes de la violence. Brillant.
Jusqu’au 20 juillet, relâche le 15, aux Hivernales, à 21H, durée 45 minutes
Visuel : ©Margot Briand