Le spectacle vivant traverse la crise budgétaire la plus grave de son histoire. À Avignon comme dans les autres festivals de l’été, artistes et syndicats haussent le ton pour dénoncer les coupes dans les subventions culturelles. Derrière les chiffres, une question plus large se pose : que dit cette crise de l’état de notre démocratie ?
Aujourd’hui, la culture ne représente que 0,7 % du budget de l’État. Les syndicats en réclament 1 %. Le vendredi 3 juillet dernier, à la veille de l’ouverture de la 80ᵉ édition du Festival d’Avignon, 28 structures du spectacle vivant ont publié une lettre ouverte à Emmanuel Macron, s’inquiétant de l’annulation de dotations prévues pour le second semestre 2026.
Les conséquences sont déjà bien concrètes. Le nombre de représentations est en baisse, certains lieux ne pourront pas ouvrir leurs portes la saison prochaine, les productions sont menacées, les théâtres et compagnies fragilisés financièrement, les salaires et charges difficiles à honorer. Des artistes et techniciens sortent du régime de l’intermittence pour basculer au RSA, des emplois permanents sont supprimés, l’épuisement professionnel se généralise. La liste est longue, et c’est tout l’écosystème du spectacle vivant qui, aujourd’hui, s’effondre.
Face à ce constat partagé d’un spectacle vivant public en danger, le Syndeac lance l’appel « Culture partout, 1 % obligatoire », pour réclamer le retour du budget de la culture à 1 %.
« Le spectacle vivant traverse la crise la plus grave de son existence, l’année où nous célébrons les 80 ans de la décentralisation. »
Autour de cet appel se rassemblent, aux côtés du Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), la CGT Spectacle et le Synavi (Syndicat national des arts vivants).
Les 4 revendications au gouvernement sont claires :
Une manifestation est prévue le 13 juillet devant le Palais des Papes, à Avignon.
Pour signer/relayer : lien de pétition disponible (leslignesbougent.org).
Faut-il encore rappeler à quel point la culture est un pilier de la démocratie ? Elle favorise le débat, la pluralité des points de vue, l’expression citoyenne et l’émancipation individuelle. Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, elle est éminemment politique.
Les spectacles, en particulier, sont des espaces-temps précieux. Ce sont des lieux où l’on se rassemble, où l’on échange, où l’on fait société.
Augmenter le prix des billets n’est, à cet égard, fondamentalement pas une solution. Si la culture est un pilier de la démocratie, elle ne peut se permettre de n’être accessible qu’à une minorité ayant les moyens d’y accéder. Les inégalités culturelles sont déjà bien ancrées, alors il serait absurde de les accentuer davantage.
La richesse des créations artistiques et de la programmation du Festival d’Avignon, comme de tous les autres festivals de l’été, témoigne pourtant d’une vitalité intacte. La demande de culture ne faiblit pas, et la fréquentation des lieux culturels en est la preuve la plus concrète.
Ces lieux deviennent de véritables espaces de résistance, et quelle plus belle résistance pouvons-nous déployer que le partage collectif autour de créations artistiques ?
Alors luttons pour que cet été ne soit pas le dernier d’une saison festivalière aussi festive que politique.
Les artistes sont les premiers à répondre présents à l’appel du Syndeac. À l’issue de leurs spectacles, ils prennent la parole et témoignent pour solliciter le soutien du public.
C’est le cas de Mathilde Monnier, grande chorégraphe française. À l’issue d’une représentation de son spectacle Silence, coécrit avec la musicienne et percussionniste Lucie Antunes, elle a demandé au public, au cœur de la Carrière Bourbon, de se lever en soutien au retour du 1 % du budget dédié à la culture.
Nous avons également retenu plusieurs prises de parole marquantes du forum de l’ANR (Agence nationale de la Recherche) au Festival d’Avignon, où artistes et scientifiques de différents horizons ont pu échanger.

Stephan Kutniak, directeur du Syndeac, y a abordé la question de l’autocensure, dénonçant des idées reçues aussi simplistes que répandues :
« La culture, ça coûte trop cher, c’est réservé à une élite. »
« Le théâtre public ne parle pas de l’ensemble des sujets. »
« Certaines œuvres sont illégitimes parce qu’elles dérangent, ne s’adressent pas à tous, divisent… »
Il a glissé, au passage, un clin d’œil ironique aux chroniques du vendredi de Michel Guerrin, journaliste au Monde. Ce même vendredi 10 juillet, Guerrin publie une chronique consacrée à Maldoror, la pièce de Julien Gosselin qui a ouvert le Festival. Il y interroge, en creux, la contradiction d’un théâtre public qui dit vouloir toucher un public plus large et populaire, tout en multipliant les formats XXL. Une démonstration presque involontaire du propos de Kutniak.
Nina Cavalli, de son côté, a livré l’une des phrases les plus marquantes du forum :
« Les mollahs ont plus peur des artistes que des politiques, la dictature arrive vite. »
Une citation frontalement politique, qui met en miroir le régime autoritaire iranien, dirigé par les mollahs, et les mesures prises par un gouvernement français pourtant démocratique. En Iran, les mollahs perçoivent les artistes comme une menace majeure, parce qu’ils touchent aux émotions, aux corps, à l’imaginaire et au sensible, échappant au contrôle du discours. C’est précisément pour cela qu’il y est presque entièrement censuré. La comparaison implicite avec la France fait sens : en réduisant le budget de la culture, celle-ci amorce, elle aussi, un mouvement de défiance envers les artistes. Réduire les financements, c’est réduire les créations. Donc, la liberté d’expression de plus en plus contrainte fragilise la démocratie elle-même. Il devient alors urgent d’affirmer que les coupes budgétaires dans la culture sont une forme de censure qui ne dit pas son nom, et qu’il faut dénoncer avant qu’il ne soit trop tard.
Enfin, au même forum, sur la question de la censure et de la neutralité, Phia Ménard (metteuse en scène, directrice artistique de la compagnie Non Nova) a su conclure d’une formule :
« Quand on attaque 0,7% du budget, on attaque de l’insignifiant. »
« Il n’y a déjà plus de ministère de la culture. »
Un message clair se dégage de cet été 2026 : la culture n’est pas une variable d’ajustement budgétaire, mais un pilier essentiel à notre démocratie. Quand Nina Cavalli affirme que la dictature arrive vite, ou que Phia Ménard rappelle qu’il n’y a déjà plus de ministère de la Culture, elles ne parlent pas seulement de subventions. Elles décrivent un glissement qu’on ne perçoit souvent que trop tard. Tout un pays doit décider s’il veut encore se donner les moyens de rêver, de créer, et de résister collectivement.
Lien de la pétition disponible (leslignesbougent.org)