Dans une carrière Boulbon pensée en tri-frontale, comme on ne l’a jamais vue, la chorégraphe et la musicienne signent le premier chef-d’œuvre absolu de cette 80e édition, dans une pièce qui questionne la relation entre la musique et la danse en donnant une réponse : la fusion.
La carrière Boulbon est un lieu mythique du Festival d’Avignon, découvert par Peter Brook en 1985. Elle a été fermée pendant tout le mandat d’Olivier Py. Le premier geste de Tiago Rodrigues, il y a trois ans, a été, à l’aide d’un mécénat soutenu, de la rouvrir. Mais là, l’installation nous donne une vision sur la pierre complètement inédite. Nous voici donc entourant la scène, dos au mur que l’on a si souvent vu de côté. La scène, d’ailleurs, est double : c’est un cercle blanc au centre d’un presque carré noir. Et au centre de ce cercle, il y a des instruments de musique, beaucoup. Certains que l’on sait nommer : un piano, une batterie, et d’autres non, comme cette tour de contrôle pleine de fils qui, on le verra, sert à bien tordre le son.
Tordre le son et tordre les corps, en tout cas les casser un peu, un peu beaucoup, pour pouvoir les déployer comme il se doit semble être la ligne de conduite de ce Silence qui n’a rien de calme. Tout commence par un chœur, un vrai chœur qui allie les danseurs et les musicien·ne·s : Lucie Antunes, Canblaster, Hans Peter Diop, Lucía García Pullés, Martín Gil, Thiago Granato, Vega Voga, Carolina Passos Sousa, Sophia Seiss et Judit Waeterschoot. Toustes guidé·e·s par Lucie clament : « Silence. » Un silence sonore donc. Le son de la multi-instrumentiste est reconnaissable entre mille par ses nappes électroniquement organiques.

Depuis Balanchine au moins, la danse se demande si elle doit être en rythme, suivre le tempo, illustrer les notes. Et si la question était posée autrement : peut-on être la musique et le mouvement dans une totale égalité ? Oui, dit Mathilde Monnier en projetant ses danseureuses merveilleux·ses en cercle et, c’est épuisant !, en leur imposant de continuellement faire le tour de ce cercle tout en projetant des bras ou des pliés de buste, chacun·e différent·e.
Ensuite, sans mauvais jeu de mots, c’est un festival visuel et sonore. Les morceaux oscillent de la techno au presque rock, les voix invitent la poésie, notamment celle de Laura Vazquez, qui, enfin, fait résonner l’amour dans cette édition aux thèmes durs pour le moment.
Techniquement, la danse est monumentale d’écriture et de précision. Certains gestes vont marquer l’histoire de la danse, on le sait, tels ces mains qui s’agitent si vite qu’elles courent jusqu’aux jambes, ou encore ce pas de deux amoureux qui cherche à s’entremêler sans littéralité. Ces bras qui pendent derrière les dos comme des lianes en plein vent. Ou encore ces raideurs maîtrisées dans les coudes et les genoux qui mettent à l’arrêt le mouvement pour en amener un autre.
Silence est une splendeur sur le fond et la forme. C’est un vrai concert, un spectacle et une chorégraphie. Silence est, depuis quelques jours, un album. La pièce abolit les frontières entre la danse et la musique. Il y a de la transe là-dedans, une façon de rentrer dans le corps qui tient de la structure des notes. C’est un réel enveloppement, à tous les niveaux, entre la pièce et le public. C’est un geste absolument neuf, à la hauteur de la réputation d’avant-garde et d’exigence du Festival d’Avignon.
Silence, de Lucie Antunes et Mathilde Monnier, sera présenté les 3 et 4 novembre à La Comédie de Valence.
Visuel : ©Christophe Raynaud de Lage