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Avignon OFF : Quand la ville se lève, Charlotte Lagrange cultive la lutte

par Amélie Blaustein-Niddam
11.07.2026

La nouvelle directrice du Préau, le CDN de Vire, l’autrice Charlotte Lagrange, questionne le droit de propriété et ses limites dans une pièce magistrale qui se joue dans les conditions du OFF d’Avignon : une mise en abyme du capitalisme et de ses conséquences, d’une grande beauté.

« En un seul mot l’avenir »

Ça commence comme ça. Des agriculteur·rice·s s’apprêtent à incendier la maquette de la ville qui doit engloutir leurs terres. Cristiana (Olive Malleville), Louboutin blanches aux pieds, est l’architecte de ce projet d’aménagement. Ça commence par la colère, par le feu qui devient la seule réponse à l’insupportable mot : expulsion.

Pour nous raconter cette histoire, Charlotte Lagrange continue son mode opératoire qui la fait parler de questions sociales en enquêtant auprès des personnes concernées.

«J’ai eu une vision»

Avec une intelligence monstre qui la caractérise, elle installe un récit à plusieurs couches qui évite tous les raccourcis. Elle nous installe en quadrifrontal devant un plateau qui est vide… pour l’instant. Elle va y faire pousser, au sens premier du terme, des portraits croisés.

Betty, la mère de Cristina (Cécile Coustillac), qui s’était battue dans les années 1990 pour ne pas être expulsée de son appartement. Une paysanne du XVIᵉ siècle, assimilée à une sorcière, refusant d’abandonner les terres communes qu’elle cultivait au moment des enclosures. Une agente immobilière (Chloé Ploton) qui comprend que ses actes ont des conséquences.

Il y a aussi des garçons dans cette histoire : l’amoureux de Cristina (Mathias Bentahar) et un récitant (Jean-Baptiste Verquin), qui sera le mari odieux de la courtière.

« Il n’y a pas de raison que ça dégénère »

Dans sa dramaturgie parfaite, la pièce pousse aussi vite que cet arbre au milieu d’un salon chic parisien, bien éloigné des préoccupations de celles et ceux qui n’ont pas hérité et qui sont pourtant légitimement accrochés au peu qui leur appartient.

Charlotte Lagrange se place dans la pensée de John Stuart Mill qui, dans un mouvement pré-communiste, refusait l’idée de propriété comme naturelle.

« Il faut que tout ça flambe »

Les comédien·ne·s sont parfait·e·s, excessivement bien dirigé·e·s dans l’exercice du quadrifrontal, jouant avec parcimonie et justesse avec le public quand cela est nécessaire.

Charlotte Lagrange produit, d’autant plus dans les conditions du OFF, des images folles. Les conditions du OFF, cela veut dire démonter un décor à toute vitesse. Cela veut dire aussi, pour le 11, qui est avec le Train Bleu le théâtre chouchou des pro, engager autour de 18 000 euros pour un créneau sur la durée du festival.

Cela veut dire donc la nécessité d’une subvention publique pour un lieu privé, puisque la pièce ne peut exister que par le soutien du CDN, c’est-à-dire de la ville de Vire, de la DRAC, de la région et ainsi de suite.

Il y a quelque chose de vertigineux à voir une pièce qui interroge la propriété, l’expulsion et la marchandisation des territoires devoir elle-même composer avec une économie marchande du spectacle vivant.

« Plus t’arrache, plus ça pousse »

Il est essentiel de rappeler cela à l’heure où la mobilisation monte pour un moratoire des coupes, compte tenu d’un tel spectacle, d’une telle exigence sur le fond et la forme, et qui dénonce justement l’idée que nos espaces de vie soient soumis à la seule loi du marché. Quand la ville se lève raconte des luttes pour habiter, pour rester, pour transmettre. Mais son existence même rappelle combien la création artistique reste fragile, dépendante de dispositifs publics qui permettent encore d’échapper, un peu, à la logique purement économique.

Charlotte Lagrange en jouant  ce spectacle-là dans le OFF, fait un geste éminemment politique.

.Notre dossier Festival d’Avignon

A 10h, au 11h, durée 1H35.

Informations et réservations

Visuel :©Simon Gosselin