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« Je suis vraiment à l’intersection de plusieurs choses », rencontre avec Soa de Muse pour Bienvenue au Cabaret

par Melodie Braka
04.10.2026
Soa de Muse ©Marina Viguier Cult.news (1)

Révélée à un plus large public dans Drag Race France, puis dans Global, et All Stars, Soa de Muse s’est imposée comme l’une des grandes lip sync assassins de la franchise. Mais avant la télévision, il y avait déjà la scène : le burlesque, le cabaret, le drag, et puis La Bouche. Artiste de l’intersection, Soa de Muse fait de chaque projet un territoire de puissance, de représentation et de transmission. Pour Bienvenue au Cabaret, Mélodie Braka rencontre une artiste qui revient sur ses débuts, son rapport à la scène, l’après-Drag Race, Diaspora Pop et cette urgence de créer qui traverse tout son parcours.

Mélodie Braka : Est-ce que vous pouvez vous présenter ?

 

Soa de Muse : Je suis co-directeur, co-directrice du cabaret La Bouche, que je tiens avec trois artistes extraordinaires : Bili Bellegarde, Mascare et Grand Soir. Et je fais du drag aussi à mes heures perdues.

 

En fait, je touche à tout, tout le temps. Dès qu’une porte se présente devant moi et que je peux prétendre l’ouvrir, je vais le faire. Artistiquement, c’est un peu ça.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Soa de Muse, c’est né comment ? D’où vient ce nom ?

 

Soa de Muse : Soa, c’est venu quand j’avais 16 ans. J’ai fait une sorte de crise d’adolescence où j’en avais marre de m’appeler avec tel ou tel prénom. J’ai un peu forcé mes parents à comprendre que mon prénom civil ne m’intéressait plus, parce qu’il ne me correspondait pas. À partir de ce moment-là, je me suis appelée Soa.

 

Mes parents pensaient que c’était juste une crise d’ado, que j’allais reprendre mon prénom. Pas du tout. Ça fait bientôt vingt ans qu’on m’appelle Soa. Je pense que là, c’est validé. Personne ne peut plus rien dire. « I’m that bitch. »

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (14)
 

Mélodie Braka : Est-ce qu’il y avait des cabarets là où vous avez grandi ?

 

Soa de Muse : Non, pas vraiment. En tout cas, pas dans mon environnement direct.

 

Moi, j’ai surtout découvert cet univers par des images, par la télévision, par des choses qui me semblaient très underground. Je voyais des gens choisir leur costume, leur musique, chanter, danser, se déshabiller ou non.

 

Je me disais : « Excuse me, mais moi aussi, j’ai trop envie de faire ça. » Je ne savais pas encore si j’allais y arriver, mais c’était là. C’est comme ça que j’ai vu les premiers cabarets : comme un endroit où tout pouvait arriver.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (7)
 

Mélodie Braka : Et vos débuts sur scène, comment se sont-ils passés ?

 

Soa de Muse : J’ai commencé vers 22 ans. À l’époque, je faisais du burlesque, vraiment de l’effeuillage, dans des caves, vers Parmentier, vers Marcadet. Mes premières dates, c’était à La Manufacture, avec Louise de Ville.

 

Ensuite, j’ai rencontré Charly Voodoo. On partageait des scènes burlesques, et un jour, il m’a dit qu’il était chez Madame Arthur et qu’ils cherchaient des artistes pour faire des entractes. Moi, j’avais déjà mes numéros burlesques, j’étais aussi passée par le Cabaret Burlesque avec Valentina del Pearls, donc j’étais déjà un peu dans le milieu.

 

J’ai commencé comme ça, par les entractes. C’est aussi un peu l’histoire du burlesque : au départ, il y avait des femmes qui dansaient entre les numéros principaux, entre les comédiens.

 

Mélodie Braka : Vous étiez le numéro d’entre-deux.

 

Soa de Muse : Exactement. Et au début, j’ai surtout montré mon cul. (elle rit)

 

Puis Monsieur K m’a demandé : « Tu sais chanter ? » J’ai répondu : « Oui, vite fait. » Il m’a demandé ce que je chantais. J’ai dit : « La Vie en rose, mais version Grace Jones. » Il m’a répondu : « Très bien, tu chantes ce soir. »

 

L’Oiseau Joli était au piano. On a répété vite fait dans les loges, et je me suis retrouvée à chanter. Ensuite, on m’a proposé ma première vraie scène. C’était une soirée Indochine, je m’en souviens encore.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (2)
 

Mélodie Braka : Et ça vous a fait quoi, de vous retrouver sur cette scène, à chanter, alors que vous veniez plutôt du burlesque ?

 

Soa de Muse : Je me suis dit : « Ah, je peux faire ça aussi ? »

 

C’est vraiment l’énergie que j’ai ressentie. « Ah, je peux faire ça aussi. » C’est comme ça que ça s’est passé.

 

Mélodie Braka : Dans le drag, on parle souvent de « drag mother ». Est-ce que vous avez une « mother cabaret » ?

 

Soa de Muse : Je pense à Brenda Mour, évidemment. Il y a quelque chose chez elle qui me fascine. Je me reconnais dans certaines choses chez elle, et je crois qu’elle se reconnaît aussi un peu dans moi.

 

Je ne me dis pas : « Dans le futur, je vais être Brenda Mour », mais je vois qu’elle a toujours été là, qu’elle fait ça depuis longtemps. Pour moi, elle représente vraiment l’essence du cabaret.

 

Elle est à l’intersection de plusieurs arts : le monde de la nuit, la musique, la chanson, le cabaret, l’énergie du drag aussi. C’est cette intersection qui me fascine chez elle.

 

C’est un peu comme avec ma vraie daronne. Il y a une énergie tellement puissante que je n’ai rien à prouver. Quand je vois Brenda, quand elle me regarde dans les yeux, je me dis : « It’s OK. I don’t have to pretend. »

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (10)
 
Mélodie Braka : Est-ce que vous vous voyez vieillir sur scène comme Brenda Mour ?

 

Soa de Muse : Bien sûr. Je sens même que c’est ça qui m’arrive. (elle rit)

 

Mélodie Braka : Vous avez déjà eu plusieurs vies artistiques. Comment pensez-vous l’avenir aujourd’hui ?

 

Soa de Muse : J’ai envie de préparer un solo. J’ai envie que ce soit un beau solo, que je prenne mon temps dessus, et que ce soit un résumé de tout ce que j’ai pu faire.

 

Mais pas un résumé hésitant. Pas un résumé où je m’excuse de qui je suis et de ce que je fais. Au contraire : avoir conscience de qui je suis, de ce que je fais, et devenir encore plus professionnelle.

 

À partir de la rentrée, j’ai envie de prendre des stages de chant, de danse, de préciser des arts que j’utilise déjà, mais que j’utilise encore beaucoup à partir de mes acquis. J’ai envie d’aller plus loin.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (18)
 

Mélodie Braka : Devenir une sorte de super Soa ?

 

Soa de Muse : Voilà. C’est un peu ça.

 

Mélodie Braka : Est-ce qu’il y a eu un avant et un après Drag Race France pour vous ? Est-ce que l’émission a déplacé des choses dans votre pratique artistique ?

 

Soa de Muse : Drag Race m’a donné de la visibilité. Une visibilité qui n’a pas été négligeable, c’est sûr.

 

C’est aussi pour ça que j’ai fait Drag Race. Gagner une couronne, en soi, ce n’est pas le plus important. Le drag ne se place pas aussi facilement dans des cadres, même si une émission de télévision essaie forcément d’en créer, parce que c’est une émission de télévision.

 

Le drag est beaucoup plus vaste que ça. Et c’est aussi ce que j’essaie de produire dans mon art : montrer que je suis vraiment à l’intersection de plusieurs choses. Drag Race m’a donné de la visibilité, et l’émission m’a aussi permis d’être là aujourd’hui. Je ne peux pas cracher dessus.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (11)
 

Mélodie Braka : Vous saviez déjà comment vous alliez amener votre famille artistique dans Drag Race ? Vous veniez du cabaret, du burlesque. Est-ce que vous aviez une vision de ce que vous vouliez y apporter ?

 

Soa de Muse : Je pense qu’ils sont venus me chercher aussi pour ça.

 

Il y a un écart entre ce qu’on voit à la télévision et ce qu’on découvre quand on parle vraiment avec une personne en face de soi. C’est ça qui a été intéressant. Il m’a fallu du temps pour le comprendre. Je ne l’ai pas compris dès la première fois, mais j’ai aussi eu plusieurs expériences dans cet univers-là, entre Drag Race France et Global All Stars.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Avec Global All Stars, vous avez emmené Soa de Muse dans une galaxie internationale. Comment on reste soi-même dans une franchise mondiale, avec des codes très différents ?

 

Soa de Muse : Au début, quand tu entres dans l’international, on essaie vite de te mettre dans une case. On te donne deux ou trois clés. Par exemple : « You come from Paris, so you are a fashion queen. »

 

Et moi, je ne suis pas seulement ça. Ce qui a marqué, je pense, c’est aussi l’idée du lip sync assassin. Cette image m’a suivie. Elle dit quelque chose de mon énergie, mais ce n’est pas tout. J’ai besoin de reconnecter avec d’autres parts de moi, plus vulnérables aussi.

 
La Bouche ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Qu’est-ce que La Bouche représente pour vous ?

 

Soa de Muse : La Bouche, pour moi, représente le culot et le courage.

 

Il y a l’idée de sortir d’un cadre, de ne pas attendre qu’un directeur ou quelqu’un d’autre dise quoi faire. On sort de là, on fait notre truc, juste après le Covid. Ouvrir un cabaret, bouger avec ce cabaret, le porter, c’est du culot. Et c’est du courage.

 

Pour moi, La Bouche représente surtout l’idée du possible. On s’est dit : « On lance notre truc. » Et on l’a fait. C’est aussi ça qui est beau. Il y a des gens qui prennent le temps de le faire, d’autres qui ne l’ont pas encore fait. Nous, on avait un cabaret. On était les petites jeunettes, même si maintenant on n’est plus si jeunes. (elle rit)

 

C’est du culot, du courage, et ce n’est pas fini. On n’a pas fini de défoncer des portes.

 
La Bouche ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Qu’est-ce que vous trouvez à La Bouche que vous ne trouvez pas ailleurs ?

 

Soa de Muse : Je ne change pas vraiment selon l’endroit où je suis. Ma personnalité reste la même. Par contre, la confiance n’est pas la même.

 

À La Bouche, je me sens plus à l’aise parce que je connais les gens. Je suis en sécurité. Je suis beaucoup plus safe que dans une boîte de nuit où je ne connais pas les bookers, par exemple.

 

Et puis ce ne sont pas seulement des collègues ou un collectif. Ce sont des ami·es. Quand je bouge un peu partout, j’aime rencontrer des gens, partager des moments, marquer les esprits avec eux. Mais La Bouche, ce n’est pas seulement une idée de collectif. Pour moi, ce sont des ami·es. Ça change tout.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (2)
 

Mélodie Braka : Vous êtes aussi à l’origine de Diaspora Pop . Est-ce que vous pouvez parler de ce projet ?

 

Soa de Muse : Diaspora Pop, c’est un projet principalement noir, autour de l’afrofuturisme et de la mythologie. L’idée, c’est de créer une forme de mythologie et de montrer notre puissance.

 

C’est vraiment cette idée de puissance qui m’excite. Montrer notre puissance sans forcément avoir à se justifier.

 

Mélodie Braka : Quelle place occupez-vous dans cette création ?

 

Soa de Muse : C’est moi qui ai tout fait, mais l’idée, avec les artistes qui viennent à moi, c’est surtout de ne pas les empêcher de s’exprimer.

 

Ils arrivent avec leurs idées. Moi, je peux avoir un regard extérieur, proposer une forme de mise en beauté, mais parfois tout est déjà là. Il n’y a rien à faire.

 

Dans Diaspora Pop, ce qui m’appartient vraiment, c’est le fil rouge. Je ne vais pas dire à Brenda Mour, Shei Tan ou Mami Watta : « Fais exactement ça. » Si on me demande, je peux proposer. Mais l’important, c’est de connecter les personnalités entre elles. C’est là que Diaspora Pop existe.

 

Pour moi, la diaspora, c’est une intersection de plusieurs personnes qui se rassemblent pour créer un espace.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (2)
 

Mélodie Braka : Comment imaginez-vous la suite de Diaspora Pop ?

 

Soa de Muse : J’aimerais faire tourner Diaspora Pop, mais il faut que les gens aient envie de le voir, et ça demande un investissement.

 

Là, je travaille aussi sur mon solo. Mon idée, ce serait de construire quelque chose comme un triptyque : présenter Diaspora, présenter mon solo, et finir par une grande fête. Comme si on passait par plusieurs états.

 

Le solo serait plus centré sur moi, sur l’idée de transition, d’évolution. Ensuite, on rencontre la diaspora. Et après, comme si des portes s’ouvraient, on entre dans le monde créé par cette diaspora.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier
 

Mélodie Braka : Est-ce qu’il y a des artistes ou des numéros de cabaret qui vous ont particulièrement touchée et qui ont participé à faire de vous l’artiste que vous êtes aujourd’hui ?

 

Soa de Muse : Oui. Il y a une personne qui n’est plus là aujourd’hui, ma meilleure amie, Nina alias « Mrs Rose ». C’était vraiment son nom de scène.

 

Elle avait un numéro où elle était une sorte de déesse du feu. À un moment, elle plongeait sa main dans le feu, ses mains s’enflammaient. Elle était totalement mythique quand elle performait. C’était ma meilleure amie, et c’est aussi elle qui m’a lancée artistiquement.

 

Quand on regardait Drag Race, elle me disait : « Tu imagines, s’ils font ça en France ? » Moi, je répondais : « Jamais ils ne feront ça en France. » Elle me disait : « Si, ils vont le faire, et tu seras dedans. » Elle m’a laissé ça. Elle m’a laissé cet espoir.

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (8)
 

Mélodie Braka : Quel regard portez-vous sur le bébé artiste que vous étiez et l’artiste que vous êtes devenue aujourd’hui ?

 

Soa de Muse : Je suis un peu fière, parce que je n’ai pas lâché.

 

Quand j’étais dans ma chambre, je dansais avec mon lecteur CD qui sautait. Je m’imaginais sur scène. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un jour, j’allais en vivre, que j’allais devoir réfléchir à tout ça professionnellement. C’est assez fou.

 

Je suis fière de ne pas avoir lâché. Mes parents ont sans doute essayé de faire ce qui pouvait me protéger. Ils voulaient peut-être que je sois bien assise dans un bureau, que je devienne fonctionnaire. Ils avaient peur que je tombe, et je suis tombée parfois. Je me suis pris les dents au sol. Mais je me suis relevée.

 

Il y a une forme de : « When I want something, I have it. »

 
Soa de Muse ©Marina Viguier (13)
 

Mélodie Braka : Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir un devoir de représentation ou de transmission, notamment pour des jeunes qui n’ont pas forcément eu accès à ces scènes en grandissant ?

 

Soa de Muse : J’ai envie qu’il y ait des visions dans les médias qui leur disent : « C’est possible. »

 

À partir du moment où tu as faim, où tu veux vraiment réussir, c’est possible. « You can, you can, you can. » Ce n’est pas forcément leur apporter quelque chose de tout prêt. C’est leur dire : « Tu veux faire ça ? Oui, tu vas galérer, comme beaucoup de personnes, mais tu vas y arriver. Et tu vas ressentir la puissance après. »

 

C’est ça, le message que j’ai envie d’apporter à cette jeunesse. Les motiver, parfois leur taper derrière la tête en mode : « Avance, it’s OK, I’m here. » Et leur montrer qu’on est plein. Il y a du monde. Il y a des exemples.

 

Mélodie Braka : Maintenant que vous avez une forme de notoriété, est-ce que vous avez envie de vous en servir dans ce sens-là ?

 

Soa de Muse : Oui, mais il y a aussi l’idée de transmission, et surtout l’idée d’apprendre.

 

J’ai envie de savoir, de me nourrir. Mais le savoir, je l’apprends avec les gens. Ce sont les gens qui m’intéressent. Leur voix, leur visage qui change quand ils reçoivent certaines informations, leurs histoires.

 

C’est comme ça que je me nourris. C’est aussi ça qui me donne envie de professionnaliser, de préciser les choses. C’est ça qui me donne faim.

Infos pratiques :

 

Retrouvez Soa de Muse sur scène

 

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Pièce de Virginie Despentes
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Série imaginée et propos recueillis : Mélodie Braka

Photographies : Marina Viguier