À la Seine Musicale, les plumes se hérissent contre l’ordre moral et les vieilles amours tiennent tête : une Cage aux folles aussi éclatante que tendre.
Par Suzanne Canessa
Chez Zaza, on ne chante pas en mi bémol, mais en « demi-molle ». On reconnaît, certes, la fantaisie de Jean Poiret et de Michel Serrault dans nombre de dialogues ; mais cette langue-là est bien celle d’Olivier Py.
Sa traduction du musical de Jerry Herman et Harvey Fierstein porte indéniablement sa patte : outre son attention particulière et toujours créatrice à la versification et à l’articulation propres au chant, la poésie et la grivoiserie y avancent toujours main dans la main. De Shakespeare à l’opéra et au cabaret, on connaît son art de donner au trivial une soudaine grandeur. Il trouve ici des mélodies à sa mesure, généreuses, entraînantes, où les sentiments ont toute latitude pour déborder. Créé au Châtelet en décembre 2025, le spectacle revient ici à la Seine Musicale pour 15 dates, porté par une troupe magnifique.
« Le monde est moins dégueulasse recouvert de strass », chante la douce équipée des Cagelles. On serait tenté de lui donner raison. La production annonce 12 500 paillettes et 125 grammes de faux cils – la résistance à la laideur réclame décidément quelques fournitures … Pierre-André Weitz signe des décors et costumes dont la magnificence accompagne chaque métamorphose. Le cabaret se déploie, laisse voir ses coulisses laissés hors champ par Poiret, accueille les désordres de la vie privée. Tout un monde tient dans ce théâtre tournant sur lui-même – autre constante du duo Py-Weitz – où l’on se transforme pour mieux être reconnu.
Les Cagelles en sont les merveilleuses habitantes. Chacune conserve son allure, sa présence, son individualité au sein d’un ensemble d’une remarquable cohésion. Les chorégraphies d’Ivo Bauchiero et les claquettes réglées par Aurélien Lehmann allient la rigueur des numéros à l’exubérance de leurs interprètes.
Les Frivolités Parisiennes, dirigées par Christophe Grapperon, ne sont que neuf en fosse ; à les entendre, on peine à le croire. Leur précision et leur élan rythmique donnent à la superbe partition de Jerry Herman une ampleur admirable. Surtout, quelle écoute du plateau ! L’orchestre accompagne avec une égale souplesse les débordements du cabaret et les confidences du couple. La partition, très riche par ailleurs, conserve toute sa finesse, tout en laissant aux interprètes la place de jouer, y compris avec le temps.
De la fantaisie des années 1970, passée par le Broadway des années Reagan, cette Cage a conservé le goût du quiproquo et de l’éclat tout en affirmant une portée politique plus fine. Dans le livret d’Harvey Fierstein, l’homoparentalité devient le cœur d’une histoire d’amour et de reconnaissance. Georges et Albin ont élevé Jean-Michel. Le fils veut désormais épouser Anne, dont les parents défendent un ordre familial qui exige l’effacement de la sienne. La question demeure, malheureusement, d’une parfaite actualité.
Gilles Vajou et Émeline Bayart, en époux Dindon, arborent le bleu et le rose de La Manif pour tous. Un rose qu’arbore aussi Zaza déguisée en maman poule : la couleur circule d’un camp à l’autre, déjouant plaisamment les assignations de ceux qui voudraient en faire une règle. Harold Simon compose un Jean-Michel de musical idéal : une voix superbe, une belle aisance de danseur, une allure classique, lisse, qui convient à merveille à ce jeune homme pressé de rentrer dans le rang. Maë-Lingh Nguyen, tout aussi accomplie, lui donne la réplique en Anne. La perfection de ce jeune couple rend plus savoureux encore le désarroi de leurs aînés. Après avoir bravé tant d’interdits, comment ont-ils élevé un garçon aussi conventionnel – un « hétéro de base » ? « Mais qu’est-ce qu’on a raté ? » Le renversement, certes très drôle, dit quelque chose de l’étonnement d’une génération devant les aspirations à la normalité de celle qui lui succède.
Car c’est ici le vieux couple qui emporte tout. Le timbre de ténor de Damien Bigourdan, traversé de la mélancolie et de la patine des années, donne à Georges une tendresse dont le chant prolonge les nuances. Face à lui, Laurent Lafitte déploie une insolence en tous points souveraine. Sa Zaza a le culot, la répartie, l’art de jouer avec la salle et de faire durer le plaisir d’une provocation. Mais l’émotion affleure avec une justesse tout aussi saisissante. La voix tient remarquablement la distance. Moins ample que celles des partenaires les plus aguerris au chant, elle possède une formidable capacité d’incarnation : le texte s’y charge d’appétit, de fierté, de douleur.
Autour d’eux, du facétieux – et toujours précis – Jacob d’Emeric Payet au Francis d’Édouard Thiébaut, en passant par la Jacqueline de Lara Neumann, la direction d’acteurs accorde toutes les présences sans les uniformiser. Le spectacle est d’une si belle facture que sa subversion finit presque par aller de soi : les genres s’y affranchissent des frontières, jusque dans les passages entre théâtre, opéra, musical et cabaret. Chanter, danser, aimer, être mère deviennent autant de libertés à exercer. Quant à la relève, elle est bien là, dans cette troupe qui sait faire de l’émancipation une fête.