L’heureuse liaison entre Léo Lérus et Sharon Eyal, opérée par Bruno Bouché pour composer ce programme, ne tient pas seulement dans l’histoire que les deux chorégraphes partagent ensemble. Lui fut interprète pour elle au sein de la Batsheva Dance Company, et devint son assistant. On peut ainsi édifier une passerelle naturelle entre les deux artistes, parler « famille » ou « communauté artistique ». Mais leurs œuvres nous invitent-t-elles aux mêmes raccourcis ? C’est la question posée par la mise en regard de Ici, toute nouvelle création de Léo Lérus pour le Ballet National de l’Opéra du Rhin, avec The Look, pièce créée par Sharon Eyal en 2019 et tout juste entrée au répertoire du Ballet.
Léo Lérus a choisi une distribution de 12 danseurs et danseuses qui s’ouvre sur le magnifique solo de Nirina Olivier, captant à elle seule ce que le chorégraphe, au fil de ses quelques créations, a su condenser dans un corps-signature. Un ancrage à la terre très puissant, des grands pliés en ouverture totale où le bassin va jusqu’à frôler le sol, des hanches déliées, des ondulations du dos jusqu’au sommet de la tête, des talons flex qui piquent le plancher, des épaules qui roulent… Il y a parfois une grande animalité dans ce corps, tantôt mammifère, sinon oiseau, mais aussi toute la profondeur d’une humanité qui s’exprime dans les variations gestuelles directement empruntées aux danses afro-caribéennes. Originaire de Guadeloupe, le chorégraphe travaille précisément à l’endroit de passage entre les danses traditionnelles, dont le Gwoka, et le corps d’aujourd’hui. Lorsque le groupe prend possession de l’espace, c’est dans un agencement de lignes croisées mouvantes savamment construites, qui laisse pourtant toute la liberté à chacun de se déployer et chercher sa propre interprétation du geste. Si Léo Lérus élimine le folklore, il ne s’exonère pas du contexte et plante son propos, par la lumière, les projections, ou le son (d’où résonnent des enregistrements des cyclones Ernesto et Maria) dans des réalités plus brutes. Le groupe est secoué, vibrant au fil d’une menace, pour mieux faire corps et conserver ce mouvement chaloupé qui le rend si profondément vivant.
Sharon Eyal travaille quant à elle sur un plus grand groupe d’interprètes, qu’elle ordonne au centre de la scène et qu’elle fait frémir comme un cœur battant unique et implacable. Dès la scène d’ouverture de The Look, notre regard est engagé dans tous ses paradoxes, dans la même direction que les danseurs, puisque tous nous tournent le dos. Leur seul piétinement est un chuchotement de danse, et, déjà, un étrange cérémoniel pour ces corps affutés de noir et sans identité. Cette première mécanique est rompue par le retournement d’une danseuse qui, au cœur d’une garde toujours rapprochée, se lance dans un solo, articulée telle une mante religieuse. Elle est une diva au cœur d’un sabbat de sorcières aussi étrange qu’inquiétant, qui peu à peu va se dessouder, oser la face dans un ballet rigoureusement réglé. Alors on retrouve les bases de ce corps savamment construit et amplifié par Sharon Eyal au travers de ses plus récentes créations, jusqu’au minimaliste et à la répétition, ici dans des unissons ou des échappées faussement libératoires. Cette ouverture, ce déhanché tout particulier qui fait ployer le dos et donne au corps une ligne irréelle, l’usage disgracieux de la demi-pointe, cette tension dans les épaules, jusqu’aux poignets cassés, et même, cette mâchoire qui se crispe… Sharon Eyal finit par exercer ce corps dans des figures qu’elle emprunte au classique, quand on voit s’échapper une petite batterie, des dégagés, ou quelques ronds-de-jambes. Dans ce qui se transforme alors en engrenage bien huilé, les danseurs deviennent des pantins virtuoses et asservis, reflets d’une humanité qui pourrait être la nôtre.
Deux projets bien différents, mais tout aussi bien au rendez-vous d’une grande compagnie de ballet, viennent donc se rencontrer dans ce double programme. A travers un même corps en ouverture, s’appuyant qui sur un étayage traditionnel, qui sur des bases classiques, des qualités de mouvement bien spécifiques s’élaborent sous nos yeux. Mammifère ou insecte, délié ou tendu, le corps est au service d’un imaginaire capable d’une réalité poétique comme d’une illusion dystopique. L’un tendu vers le vivant, l’autre, plus mortifère.
© Agathe Poupeney
Le 2 mai à 15h et 20h, le 4 mai à 20h Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet, 75004 Paris, avec le Théâtre National de la Danse de Chaillot.
Les 30 juin, 1er et 2 juillet au Grand Palais, 7 avenue Winston Churchill, 75008 Paris.