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Retour sur le festival de danse Conversations : trois propositions décalées et originales

par Marc Lawton
le 24.04.2026

Nous avons évoqué dans ces colonnes la cinquième édition du festival Conversations, porté par le Cndc (centre national de danse contemporaine) d’Angers. Au-delà de Lucinda Childs et de Benoît Canteteau, trois propositions insolites et atypiques ont retenu notre attention : Bruits marronsSTRIP et Retrouvailles inespérées, trois coproductions au Cndc d’Angers, vues les 21, 25 et 28 mars derniers au théâtre Le Quai.

Bruits marrons est une pièce signée par le chorégraphe brésilien Calixto Neto pour six interprètes (dont un pianiste) et un piano à queue. Présentée dans la feuille de salle comme un « rituel sonore et chorégraphique, un acte de résistance collective de réparation, de solo », elle (re)met à l’honneur le compositeur minimaliste afro-américain méconnu Julius Eastman (1940-90). Evil N****r (les étoiles étant là, dans l’usage aujourd’hui courant aux États-Unis depuis les années 1980, pour atténuer la charge injurieuse, raciste et discriminatoire du mot nigger, nègre, d’un usage dépassé renvoyant à l’esclavage et à la ségrégation et aujourd’hui remplacé par African American). On peut traduire ce titre par Nègre malfaisant. Cette musique d’Eastman, écrite en 1979, sera répétitive et radicale.

 

Ci-dessus : © Jean-David Lemarié, Bruits marrons

 

Julius Eastman

 

Cette pièce est jouée ici en direct par le pianiste Omar Gabriel Delnevo, également performeur. Dans l’interview réalisée par W. Le Personnic pour la création de novembre 2026 au festival d’automne (MC 93) et reproduit dans la feuille de salle, Neto nous apprend qu’« Eastman, figure singulière de l’avant-garde minimaliste des années 1970-80, a choisi de s’affirmer pleinement comme noir et homosexuel dans un milieu conservateur normé et majoritairement blanc. Ce positionnement courageux l’a exposé à l’ostracisme et à une grande précarité ».

 

Si le titre donné à la pièce renvoie au marronnage (fuite d’un esclave de la propriété de son maître), la référence coloniale sera symbolisée par la présence sur le plateau de l’instrument occidental par excellence : le piano (ici à queue). Neto réunit sur scène six artistes, communauté de corps queers pour penser l’émancipation du présent. Dans un geste autant esthétique que politique, il offre ainsi à ce compositeur qui finit sa vie incompris et dans le dénuement complet, probablement atteint du sida, une famille symbolique.

 

Rêves et piano à queue

 

Les interprètes, en baskets et shorts bleus ou survêtements, commencent par se présenter au micro, en français ou en en anglais, et évoquent un de leurs rêves ou racontent une histoire, reflétant l’hostilité dont ils ont été victimes. Neto leur a en effet demandé de travailler autour de quatre axes : un souvenir personnel, un fait historique, un rêve nocturne et un rêve en forme d’utopie. Adam Chado (ancien étudiant formé à l’école supérieure du Cndc) évoque le piano, cette « grosse bête noire à mater » (« that big black beast, you must tame it ») et joue en direct un ragtime.

 

D’autres musiques seront envoyées depuis un téléphone, évoquant les années 1970, allant du blues au rock, et accompagnant des moments spontanés de fête (notamment un véritable pique-nique organisé sur scène, sur le tube Feeling good de Nina Simone, diffusé par les enceintes et datant de 1964), comme improvisée et désorganisée. Ce choix musical n’est pas là par hasard, car d’après Neto, « l’impulsion minimaliste ne vient pas uniquement de la musique savante occidentale : elle plonge aussi dans les rythmes africains, cette vitalité rythmique qui a traversé l’Atlantique avec les peuples réduits en esclavage et nourri le blues, le jazz, le funk, le hip-hop ». On est dans une initiative qui porte ses propres codes, sa propre temporalité.

 

Des bandes parallèles obliques, créées au sol par les lumières signées Eduardo Abdala, vont orienter les déplacements. On verra des chutes et des cercles, deux images revendiquées par Neto, qui explique : « La chute fait partie de l’existence mais elle peut devenir un espace de solidarité. Le cercle, lui, renvoie à la pulsation répétitive de la musique d’Eastman, à un mouvement qui ne s’épuise jamais mais se renouvelle. Ces métaphores nous ont permis de trouver un vocabulaire commun malgré la diversité des parcours des interprètes ». Dans le rêve qu’elle raconte, une des danseuses parle d’« un monde sans peur où l’on peut afficher ses exubérances »… Des lignes se forment, des rondes tournent avant de s’éparpiller, on entend des rires forcés, on voit des ralentis, des danseurs qui titubent. On passe sous le piano qui est déplacé sur ses roulettes tandis qu’il est joué par le pianiste en continu, on chante Blackbird des Beatles, la danse devient plus dynamique avec portés et roulades dans un continuum sonore ininterrompu tandis que le grill qui portait de nombreux projecteurs s’élève, donnant soudain une dimension plus aérée à l’action.

 

Rage et révolte

 

L’instrument lourd et imposant, d’un noir verni qui convoque immédiatement en nous la musique classique occidentale, est ici comme pris en otage, détourné et revisité. Déménagé plusieurs fois par le groupe, il s’immobilise au centre du plateau et Delnevo, dos au public, reste seul un moment et poursuit l’exécution de l’œuvre sauvage, pleine de rage et de dissonance qu’est Evil N****r. Elle va durer le dernier tiers du spectacle et les cinq autres danseurs ressortent des coulisses pour se regrouper autour du musicien jusqu’à la fin, la pièce se terminant dans un plein feu : « Le choix de ce morceau a teinté l’atmosphère de la pièce. Contrairement à mes précédentes créations, plus solaires, j’ai voulu ici assumer une tonalité plus sombre traversée de rage. Mais une rage qui n’écrase pas, une rage qui circule, relie et ouvre un espace de fête et de résistance. Et qui dialogue même avec la joie ».

 

Inscrit dans le parcours « Au-delà de l’Occident », cette pièce a permis au public de vivre un moment de communion fort avec ce groupe étonnant. Malgré quelques longueurs, Bruits marrons prône en filigrane et dans un certain tumulte la liberté du marronnage et la réparation, même si en savoir plus en amont sur Eastman et les motivations de Neto permet d’éclairer grandement le propos.

 

 

Calixto Neto est originaire de Recife où il a commencé sa formation en théâtre et en danse. Il s’est installé en France en 2013, où il a continué à se former à e.x.e.r.c.e. (master adossé au CCN de Montpellier). Ancien interprète de Lia Rodriguès (2007-13), il s’intéresse aux danses en marge des circuits institutionnels. Il est aussi cinéaste et a créé sa compagnie VOA en 2021, basée en Ile-de-France.

Bruits marrons sera repris le 10 juin à Buda/Courtrai (Belgique, festival Almost Summer), les 18, 19 et 20 août à Zürich (Suisse, festival Zürcher Theater Spektakel) et les 27, 28 et 29 août à Berlin (Allemagne, festival Tanz im August).

 

 

STRIP ou le goût de la métamorphose

 

Ci-dessus : © Tom Grand Mourcel, STRIP

 

 

Changement total de décor pour STRIP, première de la proposition performative du collectif Les Idoles (Lyon). Dans le studio de création du 5e étage du Quai, espace de travail du Cndc, les gradins ont été disposés en bifrontal et une bâche grise recouvre le sol. On remarque tout de suite qu’un des côtés de ce dispositif est occupé par deux gros ventilateurs posés au sol devant une table où s’est installée une musicienne DJ. Cinq autres présences queer, affublées de perruques, sont là, formant une chaîne soudée et bougeant au ralenti. Nous les appelleront créatures. Elles oscillent, les yeux fermés dans leurs costumes gris. Il y a là une ambiguïté de genre voulue, car un.e blond.e porte des moustaches tandis qu’une autre porte une barbiche. L’une d’elle dépasse en taille les autres, portant de longs cheveux noirs. Les chemises sont trop grandes, les regards chavirent de gauche à droite tandis que des sons étranges se font entendre, lancés par la musicienne en direct, elle-même affublée d’une perruque noire. Son registre, d’abord électroacoustique, basculera bientôt dans une pulse électro rapide. Les ventilateurs se mettent en route, donnant à la scène une qualité dérangeante et apparentant les cinq présences à des sortes de zombies, comme dans un cauchemar éveillé.

 

Une métamorphose commence alors, les interprètes retirant des adhésifs qui faisaient tenir certains de leurs postiches. Après une séparation, le groupe se reforme, bougeant à l’unisson et révélant leurs faux crânes lisses. Une sorte de famille Addams émerge, les changements à vue et l’échange des artifices brouillant les identités. La musique rythmée est émaillée de sons erratiques tandis que les créatures tirent de leurs bouches des fils de chewing-gum et arrachent des pellicules de plastique qui recouvraient certaines parties de leurs corps, notamment les visages. Une perruque noire devient barbe, une substance épaisse sort des bouches, tantôt rouge, tantôt verte…

 

Perruques et sons grinçants

 

Afin de se montrer au deux parties du public, les corps tournent sur eux-mêmes par demi-tours, révélant leurs facettes. De puissants rayons lumineux jaillissent derrière les ventilateurs, dramatisant l’atmosphère. Des moments d’arrêt ponctuent ce rituel avec du mouvement ralenti reprenant à vitesse encore plus lente. On voit des langues noires, des sourires niais, des crachats, des mouvements saccadés, une main qui jaillit… Le groupe se resserre et l’oscillation du début reprend. Une tête chauve domine, la pulse binaire devient grinçante, des perruques tournent autour des bassins, le groupe se sépare à nouveau, formant des duos, des solos, des visages se déforment et progressivement, les accessoires sont jetés, les têtes plastifiées des créatures s’humanisent et le plastique est ingéré. Le calme revenu, la ligne se reforme et les corps se touchent à nouveau.

 

« Transformer quelqu’un, c’est accepter d’être transformé en retour », nous disent dans la feuille de salle les deux fondatrices du collectif, Chandra Grangean et Lise Messina. On assiste dans STRIP à une sorte de strip-tease décalé (d’où le titre du spectacle), un « morphing vivant » en forme de film d’horreur, avec des corps hybrides en mutation collective et interdépendante. Les deux artistes (présentes sur scène en alternance) poursuivent : « Cette recherche s’est nourrie de lectures et de réflexions qui envisagent le sujet comme un être relationnel. Ces pensées ont renforcé notre envie de travailler sur des figures instables, hybrides, transitoires, presque chimériques où les frontières entre le masculin, le féminin, l’humain et le non humain deviennent poreuses, en mutation permanente ». Elles insistent aussi sur l’importance du son : « Une grande attention a été portée aux matières sonores issues du plateau lui-même : sons organiques, frottements, respiration, textures humides ou visqueuses, mais aussi bruits produits par le maquillage, le cellophane, les perruques ou les objets manipulés (…). Ce trouble entre le vivant et l’artificiel fait pleinement partie de la dramaturgie sonore ».

 

Convoquer le body horror

 

Le collectif se réclame de son intérêt pour le body horror, la pensée cyborg et les récits queer. Le body horror, sous-genre de l’horreur, « expose intentionnellement des violations graphiques ou psychologiquement perturbantes du corps humain. Celles-ci peuvent se manifester par des rapports sexuels jugés aberrants, des mutations, des mutilations, des zombifications, de la violence gratuite, des maladies ou encore des mouvements non naturels du corps » (Wikipédia). Précédé par la littérature de fiction (Mary Shelley, Lovecraft…), c’est surtout au cinéma que ce sous-genre s’est illustré (films de la firme américaine Universal, de la britannique Hammer, films de Cronenberg, films japonais) ainsi que dans la bande dessinée. Il peut susciter le dégoût ou la fascination.

 

La pensée cyborg, affirmée en 1985 par Donna Haraway dans son ouvrage iconoclaste A Cyborg Manifesto, est une critique du féminisme traditionnel. « Le terme ‘cyborg’, contraction de cybernetic organism, désigne l’hybridité d’un organisme biologique relié à des prothèses. Le cyborg est un humain greffé avec de la mécanique, de l’électronique » (Wikipédia). On le rencontre dans la science-fiction (Robocop) et la futurologie. Quant aux récits queer, ils sont très nombreux, allant du roman Orlando de V.Woolf (1928) à l’essai de Judith Butler Trouble dans le genre (1990) et aux livres de Paul B.Preciado. Dans le champ de la danse, ils ont été notamment adaptés ou revisités par François Chaignaud ou Trajal Harrell.

 

Intéressante par sa démarche visuelle et sonore, jouant de façon insolente avec le genre et les genres, STRIP confirme que Les Idoles, jeune collectif lyonnais, est à suivre, même si cette performance laisse le public un peu sur sa faim. Une fois la démarche comprise et les ajouts corporels retirés, même si on ne peut qu’admirer le travail relationnel du groupe dans ses transformations et la performance de la musicienne live, on se sent en effet quelque peu limité par un espace contraignant et une certaine répétitivité (ligne adoptée par les créatures, public immobile, boucles musicales…). Mais le travail sur la matière, les artifices et le lien entre visuel et sonore, qu’on peut suivre de près grâce à la proximité et la jauge réduite, est réussi.

 

Saluons au passage le Cndc et sa programmatrice Marion Colléter pour proposer des démarches artistiques LGBTQIA+ dans le festival (Bruits marrons en était une autre illustration). STRIP fait partie du parcours « Fiction et réalité ».

 

L.Messina et C.Grangean se sont rencontrées pendant leurs études au CNSMD de Lyon. Elles dansent pour différentes compagnies, puis créent en 2022 avec d’autres artistes La Feat, plate-forme qui regroupe Dikie Istorii, Hoods Flakes et Les Idoles. Lisa Messina est par ailleurs détentrice d’une licence de philosophie (Paris Nanterre) et d’un master en dramaturgies (ENS de Lyon). Après leur duo remarqué REFACE (2023), elle élargissent le collectif pour créer des projets, performances hybrides souvent décalées et/ou anachroniques. La première de STRIP a eu lieu au festival Conversations 2026.

Reprise aux Rencontres internationales de Seine-Saint-Denis le 29 mai au Pavillon de Romainville.

 

 

Une singulière façon de raconter une histoire

 

Ci-dessus : © Angela Massoni, Retrouvailles inespérées

 

Le dernier spectacle du festival, intitulé Retrouvailles inespérées et appartenant au parcours « Fiction et réalité », se déroule à nouveau dans le studio de création du Cndc et à nouveau en bifrontal. Mais c’est à une expérience bien différente de STRIP que le public va être convié. Le duo d’Anna Massoni et de Vincent Weber va être bien plus mobile et s’appuyer sur un jeu constant s’appuyant sur des panneaux mobiles manipulés à vue par les interprètes et supports de diverses liasses de papier de type paperboard. Une histoire va être narrée petit à petit par des phrases écrites par l’un ou par l’autre sur ce support, d’un côté ou de l’autre des panneaux. En retournant l’engin à roulettes, la moitié du public qui ne faisant que le deviner découvre le texte, révélé souvent avec un mot par feuillet.

 

Des moments de danse vont émailler ce processus, performés surtout par Anna Massoni : solo stylisé en tenue blanche de tenniswoman avec raquette, moment répétitif avec rotation du buste quand est inscrit « C’est le début de l’été… Mariage », puis moment sur demi-pointes dans un petit cercle (créé par une lumière en « poursuite » qui aura sa vie propre dans la pièce) quand sont écrits les mots « L’autre est en retard… L’autre est absent », moment d’attente avec petits gestes intimes, solo avec une hanche qui cède après le texte « Il ne revint jamais de la mine… Les années passent… Entretemps, rien ne s’arrêta ».

 

Vincent Weber s’active pour mettre en mouvement cet étrange récit, le visage maquillé de blanc comme un mime. Il saupoudrera le sol noir (tapis de danse) de flocons de neige artificielle blanche et le duo effectuera brièvement une grande traversée de l’espace dans des couloirs parallèles en marchant, puis en courant. Pris au jeu de ce rébus-puzzle qui se met en place progressivement, on suit la fantaisie de ces deux présences. Elles quittent un moment le plateau.

 

Un récit macabre et touchant

 

Massoni, cachée par un panneau, réapparaît dans un surprenant et somptueux costume coloré où dominent le rouge et le vert, semblable à une poupée russe. Son visage a été lui aussi blanchi. Weber revient quant à lui avec un panneau où est écrit « Retrouvailles inespérées ». Le texte raconte alors : « Cinquante ans plus tard, au même endroit, les machines creusaient une galerie entre deux puits quand les mineurs sortirent un corps entièrement imbibé de vitriol de fer ». Massoni raconte la suite en manipulant de nouvelles feuilles : « C’est mon fiancé qui n’est jamais revenu. Personne ne voulait le reconnaître. Nostalgie et larmes. Elle alla droit sur lui et le fit transporter dans sa chambre ».

 

Weber apporte alors une chaise sur laquelle s’assied Massoni, jouant la vielle femme « toute ratatinée » de l’histoire. Elle joue avec ses pieds, les caressant et les faisant picorer comme des oiseaux, puis part dans un coin du plateau, croise les genoux et tombe au sol, dans un cercle lumineux : « À présent, dors bien » dit-elle en s’adressant à son fiancé mort qu’elle a fait enterrer. Elle enchaîne encore quelques retirés et demi-pliés et répète la séquence de tennis du début, terminant avec demi-tours et arabesques.

 

Un programme musical, éclectique mais juste et centré sur le violon solo, accompagne cette heure de narration, allant de Paganini à Feldman, d’Hildegarde von Bingen à Hindemith, du folklore des Balkans à Penderecki. Ce n’est qu’à la sortie que nous est distribué la clé de cette énigme : le texte d’un almanach de 1811 de Johan Peter Hebel, ici traduit de l’allemand, format qui aurait influencé Kafka, Brecht et Benjamin. Transposé dans ce dispositif à deux faces imaginé par les deux artistes, avec ce texte prenant qui se développe au fur et à mesure et ponctué de musiques fortes, le public est attiré dans cette histoire macabre et a pu un temps s’imaginer vivre dans une campagne du XIXe siècle, « quand les almanachs racontaient des histoires courtes et simples qui permettaient de s’ouvrir aux réalités du monde » (feuille de salle). Chorégraphie et récit ont donc avancé parallèlement « pour essayer de tirer, par le jeu des rapports et des écarts, tous les échos possibles de l’un et d’autre ».

 

Axes de travail

Cette pièce étonnante, dans laquelle le public rentre comme par jeu, est là aussi une réussite. Laissons la parole de façon exhaustive à ses deux chorégraphes qui s’en expliquent avec une grande clarté dans l’interview du duo par W.Le Personnic (feuille de salle) :

« Ce récit simple et bouleversant touche à des motifs qui nous occupent : le temps, l’absence, la métamorphose des corps, la reconnaissance, le paradoxe d’un retour impossible (…). La lecture d’Héraclite nous a accompagnés, offrant une manière sensible de ce que nous vivons au plateau ; la bifrontalité, le fait de travailler à deux, le motif du retournement, l’idée que quelque chose peut être simultanément un et multiple. Ces idées ont servi de foyer pour le travail (…). Un principe : accepter de rester au cœur des contradictions, sans chercher à les résoudre trop vite. Nous avancions sur une ligne de crête entre récit et autonomie de la danse, légèreté et gravité, immédiateté et distanciation (…).

 

Le texte, écrit et affiché en direct, joue souvent le rôle d’un titre pour la danse. Il n’est pas là pour expliquer mais pour ouvrir un horizon de sens. Ce principe nous a aidé à éviter une incarnation trop littérale, tout en maintenant un lien avec l’histoire et un espace de jeu entre récit et geste. Peu à peu, une manière d’articuler récit et danse s’est précisée, en laissant ses motifs travailler la danse de l’intérieur, ouvrir des rythmes, créer des suspensions, provoquer des retournements, déplacer notre relation au plateau, etc. L’équilibre s’est trouvé dans la cohabitation de registres, et dans la possibilité de passer de l’un à l’autre ».

 

Anna Massoni s’est formée au CNSMD de Lyon a été interprète de nombreux chorégraphes dont Noé Soulier. L’association 33e parallèle soutient ses projets et ceux de Vincent Weber. Celui-ci a également été interprète pour diverses compagnies. Ses pièces associent parole et geste. Comme Massoni, il édite des textes au sein des éditions Trente-trois Morceaux. Leur recherche est à la croisée du geste du récit et de la perception. Ils explorent les tensions entre abstraction et narration à travers une écriture du mouvement précise et sensible.

Reprise le 21 mai à Falaise (14) dans la programmation du CDCN Chorège.

 

Promesses tenues pour Conversations

 

Ces trois exemples de pièces atypiques prouvent qu’au fil des éditions, le festival Conversations sait amener à Angers des propositions fortes, inédites, transgressives et poétiques. Beaucoup étaient des reprises et certaines mériteraient qu’on s’y arrête (mais la programmation était foisonnante) et d’autres étaient inégales en qualité ou décevantes. Le public local répond présent, fréquente les belles salles du théâtre Le Quai (ouvert en 2007) et joue le jeu d’être déplacé de lieu en lieu, aiguillé par les quatre parcours proposés, et ému par des artistes de grand talent, ainsi que ceux qui font encore leurs classes. On a pu ainsi apprécier les étudiants de l’école supérieure du Cndc, futurs artistes professionnels, dans une installation-performance intitulée Organon. Chapeautés par Noé Soulier, directeur du Cndc, et l’artiste sonore Tarek Atoui, ils jouaient entre eux, improvisaient avec l’espace et avec des sons qu’ils produisaient eux-mêmes, équipés notamment de capteurs et micros greffés à leurs corps. 

Conversations fait de la scène un « lieu d’écoute active » qui tient ses promesses de « friction féconde » et de « partage sensible » comme annoncés dans la plaquette du festival. Dans une période où les lieux de diffusion sont précarisés par des coupes budgétaires (la saison danse du Cndc a été fortement réduite suite notamment à une baisse drastique du conseil régional des Pays de la Loire en 2025), on loue la dynamique de l’équipe du CCN, la dimension historique de l’invitation faite à Lucinda Childs, le travail en direction de la pratique amateur, les rencontres ainsi que les passerelles vers d’autres arts (arts visuels, cinéma, musique). Manquaient peut-être des intervenants en philosophie, des historiens ou des experts sur les questions identitaires ou les circulations internationales afin de tenir le public au courant de  l’actualité de la pensée sur le(s) corps. Un lien avec avec le milieu universitaire serait une piste à développer.

Visuel principal : © Extrait de l’affiche du festival Conversations d’Angers