Cinéaste indépendant états-unien, Pete Ohs s’associe avec la chanteuse et artiste Charli XCX pour Erupcja. Tourné en secret l’année dernière, alors que la Partygirl était au plus haut du phénomène Brat, le film, a été co-écrit avec les acteurices. Erucpja en version originale, ou Eruption, propose un double saut: dans l’intimité d’une femme, Bethany, qui peine à se retrouver dans son couple, et dans les profondeurs d’une ville fascinante, Varsovie, cadre parfait pour accompagner ses doutes. Décryptage par un fan de Brat passé par Varsovie!
L’histoire est très simple, ce qui explique la très courte durée du film – 76 minutes! Alors que Bethany (Charli XCX) est en vacances à Varsovie avec son compagnon Rob (Will Madden), elle recroise la route d’une amie, Nel (Lena Góra), avec qui elle entretenait une relation électrique – spoiler, très certainement sapphique. On comprend rapidement que Nel et Bethany partagent un lien privilégié, qui n’a pas été sans hauts ni bas.
Leur rencontre inhabituelle le caractérise : alors que Bethany était à Varsovie en voyage scolaire, l’éruption d’un volcan l’a bloquée en Pologne pour près d’un mois. A chaque fois qu’elles ont été amenées à se revoir, au cours des différents voyages de Bethany à Varsovie, cela ce reproduisait. Or, alors que Rob et Bethany atterrissent à Varsovie, l’Etna entre en éruption. Bethany s’empresse alors de retrouver Nel alors qu’elles n’étaient plus vraiment en contact. Rob, qui veut demander la main de Bethany, nous apprend qu’ils sont partis pour Varsovie car elle lui soutenait que cette ville était « plus romantique que Paris ». Il saute alors aux yeux que Bethany se sent piégée dans une relation qui ne lui ressemble pas, tandis que Rob découvre des facettes qu’il ne connaissait pas chez sa compagne, au gré des absences nocturnes de Bethany.

Bethany et Nel en pleine conversation.
Rob est un homme aimant, foncièrement sincère et tendre dans son amour envers Bethany, qui invoque une figure d’homme déconstruit, qui urine assis en se demande s’il a bu suffisamment d’eau. Mais malgré ses qualités et le sérieux de leur relation, il apparaît qu’il ne connaît pas Bethany dans le fond. D’où sort donc cette envie de faire la fête, cette intensité sociale, alors que Bethany est calme et introvertie? Pourquoi Bethany a-t-elle le besoin de s’évader ? La réponse est simple. Ce n’est pas parce que Rob est un homme soja ou un cuck (terme masculiniste désignant des hommes faibles, souvent progressistes), mais parce qu’en dépit de son bon comportement il n’atteint pas l’intériorité de Bethany.
Certains pourront dire que la distance placée au cours du film est la responsabilité de Bethany. Mais, si le déclencheur de cette distance est la demande en mariage, peut-être que ce qui apparaissait comme indicateur de stabilité pour Rob se révélait être une prison, une marque de possession pour Bethany ? Connaissant Charli XCX, peut-être la plus célèbre des party girls, il est facile de comprendre la fuite de Bethany simplement comme un rejet d’un quotidien assagi. Mais comment ne pas voir ici une dynamique genrée et une peur de l’enfermement, alors que Bethany se détourne de son homme pour retrouver un amour d‘antan, qui plus est s’avère être une femme, et d’autant plus que Rob, malgré sa bonne volonté, ne semble pas comprendre?
Erucpja place la question de l’agentivité de la femme dans le récit mais aussi dans sa propre vie comme élément central du film. L’angoisse du mariage et la mise au banc de l’intériorité féminine sont deux thèmes d’ailleurs très présents dans l’album Brat de Charli XCX. En fuyant un destin déjà tracé, Bethany reprend de la force sur sa propre histoire. En faisant cela, Pete Ohs et ses acteurices nous livrent un film sensible sur la dynamique de couple, et sur ce que le mariage représente, à une heure où de plus en plus d’hommes parlent de féminisme – ironie du film et de cet article, par ailleurs.

Rob et Bethany au restaurant de sushi.
Le style de Pete Ohs, particulièrement dynamique, renforce cette sensation de tempête que traverse le couple. Du volcan qui gronde à la valise qui racle le pavé, des écrans de couleur inspi Nouvelle Vague au commentaire inspi Ecole de Lodz… Ohs signe un montage énergique, ultra-référencé, mais qui se garde bien d’être lourd. Et c’est ce qui fait le charme du film.
Alors que Rob ne comprend plus Bethany, Bethany ne comprend pas vraiment Nel. Erupcja est un terrain de jeu linguistique, qui interroge ce qui peut parfois être insaisissable d’une langue à l’autre. Le film est réellement bilingue et la narration polonophone sur les protagonistes anglophones apportent une touche de décalage qui vient en soutien du propos sur l’insaisissable.
A la manière des babcias, grand-mères polonaises qui espionnent tout de leur balcon, un grand nombre de plans filme le sol en partant des tours d’immeubles. On traverse Varsovie entre ses trams – que Ohs adore!, ses parcs et ses quartiers aussi emblématiques que différents: le centre-ville, Mokotów, Praga… Les multiples facettes de la capitale polonaise représentent un terrain de jeu parfait pour le cinéma collaboratif de Ohs. Le film entre en résonnance avec la ville qu’il explore, et en devient presque choral.
Les contradictions entre les quartiers réfèrent aux doutes qui traversent Bethany. Vers l’intensité, le film ne tranche jamais entre tentation et incitation réelle. Si Erucpja n’aime pas l’ordre, il propose néanmoins la tendresse et la sincérité, plutôt que le mensonge. Peut-être que c’est un bon moyen pour naviguer dans l’âge adulte et les responsabilités, avec Alicja Majewska dans les oreilles.

Erupcja de Pete Ohs, 76 minutes. Sortie en salles le 17 juin. Distribution par UFO.