Sorti dans les salles françaises le 3 juin 2026, Bouchra est un véritable bijou qui émeut, fait rire et réfléchir.
Ce long métrage est coréalisé par Meriem Bennani, pour qui le récit est autobiographique, et par Orian Barki. Coproduit entre l’Italie, le Maroc et les États-Unis, il est porté par une animation en 3D où des animaux anthropomorphes tiennent les rôles principaux.
Comment faire taire un silence qui menace de s’éterniser ?
Comment exprimer ce qui ne peut être formulé ?
Le film trouve son origine dans les appels téléphoniques entre Meriem Bennani et sa mère. C’est de cette matière, presque documentaire, qu’est né Bouchra, son personnage et son histoire. Ces appels sont d’ailleurs présents tels quels dans le film, constituant un véritable fil conducteur qui rythme la narration.
Bouchra, le personnage principal, est représentée sous les traits d’un loup d’Afrique du Nord. Elle vit à New York mais est originaire de Casablanca, une ville où son identité queer reste impossible à évoquer ouvertement. Son apparence est très travaillée. Avec ses lunettes, sa veste en cuir et tous les détails qui font son charisme, elle intimide. Pourtant, c’est quelqu’un qui doute beaucoup, entre délicatesse et intelligence.
Sa voix, d’un naturel confondant, juste et immédiatement reconnaissable, installe très vite une intimité. Nous nous sentons proches de ce personnage dans son quotidien dont nous sommes témoins et avec lequel nous pouvons parfois facilement nous identifier.
Dans ce film, la réalisatrice n’aborde pas tant l’identité queer que le thème de la famille et des relations mère – fille. Il n’est d’ailleurs pas construit comme une quête identitaire. Certes, le sujet de l’identité y est omniprésent, mais ce n’est jamais l’enjeu central du récit. Des réflexions profondes s’y déploient au cœur du mystère, du tabou et des non-dits dans le cercle familial. Tout au long du film, nous suivons Bouchra dans sa vie et ses pensées, en communication quasi constante avec sa mère. Elles entretiennent une relation à la fois tendre et complexe, où l’amour se heurte sans cesse à la difficulté de dire les choses, de dire qui l’on est.
Bouchra explore, plus largement, comment nos relations peuvent en affecter d’autres. Certaines relations choisies impliquent de s’éloigner de sa famille. Une famille qui, elle, n’a jamais été choisie. Faut-il alors qu’un lien qui nous a été imposé prime sur celui que l’on choisit librement ? Une orientation sexuelle peut ainsi peser lourdement sur le bien-être et l’équilibre familial d’une personne. Mais à partir de quel moment aimer quelqu’un devrait-il être jugé plus légitime qu’aimer quelqu’un d’autre ?
Comment réagir face au rejet de sa propre famille parce que l’on appartient à la communauté queer ? Comment l’amour qu’elle nous porte peut-il sembler soudain si fragile, dès lors qu’on s’affirme et qu’on dévoile qui l’on est, quand cela n’est pas accepté ? Faut-il en vouloir à nos parents, alors même que ce sont des valeurs, un système, des normes qui leur imposent cette pensée et ce rejet ?
Le silence et l’éloignement sont deux obstacles muets que Bouchra tente de surmonter pour pouvoir rester elle-même auprès des siens.
Comment un film d’animation peut-il sembler aussi réel ?
Les animaux, même anthropomorphes, pourraient sembler nous éloigner de toute identification à nos propres existences. Pourtant, le fond du film, autrement dit son histoire et ses dialogues, touchent une justesse rare. La forme devient alors notre seul espace de recul. Pour cela, le choix de l’animation est parfaitement justifié. Le film n’aurait tout simplement pas le même sens s’il avait été tourné en prises de vues réelles.
C’est la 3D qui permet de restituer, avec une précision presque documentaire, les extérieurs jusque dans le moindre détail : la bannière « Taxi » dans les rues, des dattes, un filet de bave, un chewing-gum. Ce réalisme des décors entre en contraste frontal avec les animaux fantastiques du récit, un contraste qui ne cherche pas à nous distancier mais, au contraire, à ouvrir sur l’imaginaire. La diversité des animaux devient elle aussi une belle manière de représenter la pluralité.
Le film est également très théâtral dans son jeu d’acteurs. Le corps y révèle sans cesse les émotions, notamment à travers l’importance donnée aux yeux. Les costumes, très variés, parlent d’eux-mêmes, tandis que des symboles reviennent en boucle, clins d’œil aux codes queer et lesbiens des personnages, à travers des gros plans appuyés sur des clés, des bagues, des piercings.
Par ailleurs, le travail sonore et musical mérite aussi d’être salué, porté notamment par Flavien Berger, qui signe la musique originale du film, dont le titre Maddy la nuit.
Bouchra est un personnage complexe dans un film très soigné. Une partie de l’animation verse dans un registre plutôt noir, dramatique, presque mystérieux, sans jamais renoncer à son humour et la douceur qui trouve sa complétude dans chaque voix et prestance des propos. Car l’humour est partout. Les scènes dans les ascenseurs font rire le public tout comme celle du spectacle des enfants ou encore la manière dont Bouchra se prépare à manger dans son appartement, un quotidien très étudiant, familier à quiconque a vécu seul.e.
Cette œuvre du cinéma d’animation trouve sa vérité dans des émotions cachées que tout le monde reconnaît pourtant.
Dans sa maturité de ton, son érotisme assumé, sa manière de parler du désir autant que de la famille, Bouchra est un film d’animation pour adultes. Mais c’est aussi, paradoxalement, un film qui parle à tout le monde. Les appels WhatsApp incessants avec la mère de Bouchra, la jalousie quand on appelle l’un des deux parents et pas l’autre, ces coups de fil qui ne sont jamais vraiment là pour prendre des nouvelles mais toujours pour une raison précise ; difficile de ne pas s’y reconnaître. C’est avant tout un film qui réconcilie, qui appelle à adoucir nos relations et nos malaises face au silence.
À travers l’attachant personnage de Bouchra, Meriem Bennani et Orian Barki signent un film profondément singulier, aussi drôle que bouleversant.
Visuel : « Bouchra » de Meriem Bennani et Orian Barki