Avec Melpomène, en salles le 30 septembre 2026, Charlotte Dauphin signe un thriller psychologique étrange et hypnotique, porté par une puissance visuelle rare. Dans le décor fascinant du Palais Bulles, architecture, sculpture et musique deviennent les pièces d’un labyrinthe mental où le réel se dérobe peu à peu. Une expérience sensorielle qui provoque autant le malaise qu’elle fascine, quitte à laisser parfois son récit au second plan.
Marthe (Charlotte Dauphin), jeune professeure d’arts, découvre un secret de famille qui la conduit aux Roches Rouges, dans le sud de la France. C’est ici que sa mère est morte trente ans auparavant. Suicide ? Que s’est-il réellement passé ? Et pourquoi tant de zones d’ombre entourent-elles encore sa disparition ?
Marthe revient sur les lieux pour chercher des réponses. Mais plus elle s’approche de la vérité, plus le paysage semble se refermer sur elle.
Sa famille, à commencer par sa grand-mère incarnée par Marisa Berenson, devient progressivement inquiétante. Les certitudes vacillent. Qui dit vrai ? Qui manipule qui ? Qui est le chasseur et qui est le chassé/la chassée ?
Ce qui s’annonçait comme une enquête familiale glisse alors progressivement vers autre chose : la plongée dans une conscience assiégée. Le réel se délite et le rêve s’obscurcit jusqu’au cauchemar.

C’est sans doute l’une des grandes réussites de Melpomène : son décor ne sert jamais simplement d’écrin au récit.
Niché dans le massif de l’Estérel et dominant la Méditerranée, le Palais Bulles imaginé par Antti Lovag en 1975 est une architecture-sculpture faite de cellules sphériques, de couloirs courbes, de hublots, de terrasses et de bassins suspendus. Pierre Cardin en fera son refuge à partir de 1992.
Charlotte Dauphin transforme cet endroit extraordinaire en établissement psychiatrique dirigé par l’énigmatique docteur Rozère (Pascal Grégory).
Et soudain, ces formes arrondies deviennent oppressantes.
La caméra avance lentement dans les couloirs et les pièces. Les ouvertures laissent pénétrer la lumière, qui dessine des ombres mouvantes sur les parois. Tout est rond, enveloppant, presque organique. Le Palais Bulles donne parfois l’impression d’un corps gigantesque dans lequel Marthe serait enfermée.
Le contraste avec l’atelier de Lady Rain, interprétée par Andie MacDowell, est frappant : aux formes courbes qui dominent le domicile de Marthe et l’établissement psychiatrique répond une architecture plus droite, plus carrée.
Les formes racontent elles aussi quelque chose.
On pense alors au sentiment d’enfermement du Prisonnier, à son architecture omniprésente et à cette même impression qu’un environnement apparemment séduisant peut progressivement devenir une prison.
La musique de Michel-Ange Merino joue un rôle tout aussi essentiel.
Elle ne cherche pas systématiquement l’harmonie. Les sons se heurtent, créent de la tension, de l’instabilité, parfois une véritable sensation de déséquilibre. La dissonance installe le trouble et accompagne le vertige intérieur de Marthe.
Sur ce point, Melpomène peut rappeler certains films d’Alfred Hitchcock : la musique n’est plus un simple accompagnement de l’image. Elle nous fait ressentir ce que celle-ci ne dit pas encore.
Elle annonce parfois l’inquiétude, nourrit l’attente et surtout nous enferme dans l’état psychologique du personnage.
Images, musique, silences et architecture travaillent ainsi ensemble pour provoquer une sensation permanente de tension et de malaise.
Car Charlotte Dauphin semble finalement moins intéressée par les mécanismes traditionnels du thriller que par les sensations qu’elle peut provoquer.
La caméra avance avec une lenteur hypnotique. Elle laisse aux regards, aux silences et aux respirations le temps de faire naître une inquiétude diffuse.
Le film délaisse ainsi progressivement la mécanique d’un récit classique pour nous enfermer dans le vertige intérieur de son personnage.
C’est à la fois sa singularité et sa limite.
Car une question finit par s’imposer : peut-on se laisser emporter par un film lorsque sa beauté plastique prend le pas sur son récit ?
Charlotte Dauphin revendique un rapport au cinéma proche de celui d’une plasticienne. Cela se voit à chaque instant. Melpomène possède de véritables ambitions visuelles et préfère parfois la contemplation à la dramaturgie.
Le scénario devient volontairement labyrinthique. Les repères disparaissent. Mais à force de vouloir nous perdre avec Marthe, le film peut aussi perdre une partie de son spectateur.
Il faut donc accepter de ne pas tout comprendre immédiatement, de ne pas toujours savoir où le récit nous conduit et de se laisser porter par les sensations.
Les références affluent naturellement devant Melpomène, sans que le film ressemble véritablement à aucune d’entre elles.
Hitchcock pour le suspense et l’importance accordée à la musique. Le Prisonnier pour le sentiment de complot et d’enfermement. David Lynch et Twin Peaks lorsque la réalité commence à se fissurer et que l’étrangeté contamine le quotidien.
On peut même penser par instants à Orange mécanique dans la manière dont certains espaces, certaines compositions et certaines situations provoquent un inconfort presque physique.
Mais derrière ces références, Charlotte Dauphin construit surtout son propre univers : un cinéma où la forme doit permettre d’accéder à l’intériorité du personnage.
Ce n’est sans doute pas un hasard si Marthe est professeure d’arts.
Le film s’ouvre sur un cours d’histoire de l’art autour du Penseur de Rodin. Marthe interroge alors ses élèves sur le rapport entre connaissance et regrets : chercher la vérité nous condamne-t-il à la tristesse ?
Cette question pourrait résumer toute son aventure.
Marthe veut savoir. Elle cherche à comprendre la mort de sa mère. Mais chaque réponse semble l’entraîner un peu plus profondément dans le labyrinthe.
Et le film se referme à nouveau sur une sculpture.
Entre les deux, l’art aura été partout : histoire de l’art, architecture, sculpture, musique, photographie… Chez Charlotte Dauphin, il ne constitue pas un décor culturel ajouté au récit. Il en devient le langage.
Une dernière question apparaît alors : et si l’art pouvait nous sauver de la folie ?
Le choix du titre prend ici tout son sens.
Dans la mythologie grecque, Melpomène est la Muse de la tragédie. Charlotte Dauphin donne son nom à un film dans lequel la tragédie ne se joue pas seulement dans les événements vécus par son héroïne.
Elle se déroule à l’intérieur d’elle.
Traumatisme, deuil, mémoire, violence psychologique, santé mentale féminine et perte de perception du réel se confondent progressivement jusqu’à faire du voyage de Marthe une exploration de son propre esprit.
Porté par un casting international impressionnant — Andie MacDowell, Marisa Berenson, Pascal Greggory, Anouk Grinberg, Marie-Agnès Gillot, Finnegan Oldfield, Louis-Do de Lencquesaing, aux côtés de Charlotte Dauphin — Melpomène est un objet cinématographique déroutant.
Il ne séduira probablement pas ceux qui attendent d’un thriller une mécanique narrative parfaitement huilée. Mais si l’on accepte de pénétrer dans son labyrinthe, il reste des images, des sons et surtout une sensation difficile à chasser.
Un vertige.
Et c’est peut-être précisément ce que Charlotte Dauphin cherchait à provoquer.
En salle le 30 septembre
Crédit photo : ©NEW STORY