Après Journal intime (Caro Diaro, 1994), Nanni Moretti nous livrait en 1998 Aprile, un opus légèrement plus mélancolique. Son charme est intact et nous le retrouvons en salles le 30 septembre.
Découpé en treize courtes saynètes, Aprile joue subtilement des changements de registres, sans jamais s’appesantir. Les antihéros sont fatigués : Nanni Moretti est le même que celui de Caro Diaro, mais la lassitude s’est installée. Encore jeune, à 44 ans, il mesure à l’aide d’un mètre ruban que les années qui restent ne représentent plus un très long segment. Nanni passe davantage de temps à dîner sur le canapé de sa maman qu’à faire le tour de Rome en Vespa. Néanmoins, la vigueur renaît, par brusques embellies : le cinéaste va devenir père, et l’enthousiasme le ressaisit alors. Un long plan le montre, filmé d’en haut, vaquant avec soucis et légèreté le long des quais. Les scènes entre Nanni Moretti et sa maman, adorable et un peu en retrait face à l’autre future grand-mère (dans la vie également) sont extrêmement touchantes.
Le reste du temps, justement, est haché, morcelé. Nanni Moretti hésite, tergiverse, s’interroge sur le rôle de l’artiste en période sombre : Que doit-il faire ? Que peut-il s’autoriser ? S’il suivait son caprice, il tournerait une comédie musicale, un peu politique, sur un pâtissier trotskiste. S’il suivait sa raison, il « faudrait faire ce documentaire sur l’Italie ». Car nous sommes en 1994, et l’image de Berlusconi imprègne durablement les télévisions et le destin du pays. « C’est un devoir » s’exhorte Nanni Moretti, qui ne parvient pas à se mettre à l’ouvrage. Trop de distractions – à commencer par son cocon familial – trop de déceptions du côté de la gauche. « Le logo des chrétiens démocrates a été dessiné par celui qui a dessiné mon téléphone », constate Nanni, un peu désemparé. Au printemps 1996, les élections approchent, que réserve ce mois d’avril ? Le monde qui nous entoure influe sur nous : Nanni Moretti se désespère d’être allé au cinéma avec sa femme enceinte voir une daube, Strange days, qui pourrait abrutir le futur bébé. Une fois dans la société, il n’y coupera pas.
« Et je pense quoi, au juste ? » se demande l’artiste, doute fécond. Le journal intime, avec ses déviations universelles sur l’amour et la transmission, aide à comprendre la politique, mieux que ces journaux dont les unes forment une hydre géante, sans originalité. L’individu résiste, pour mieux revenir vers ses semblables. Tout cela est bien rousseausiste, et assez irrésistible.
Aprile, de Nanni Moretti, 1998, 1h18, Italie, avec Nanni Moretti, Silvia Nono, Silvio Orlando, Pietro Moretti, Daniele Luchetti. Malavida. Ressortie en salles le 30 septembre 2026.
visuel : StudioCanal – Malavida