Aux Laboratoires d’Aubervilliers, les trois co-directrices – Patricia Allio, Marcela Santander Corvalán et Mara Teboul – ont initié, à l’occasion de la Nuit Blanche du 6 juin, des rendez-vous sous la forme de trois performances et une projection de court-métrages issus de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde. Josza Anjembe, Sandra Calderan, Aria De La Celle, Chriss Itoua, Vanasay Khamphommala, Mélo Lauret, Victoria Paulet et Marcela Santander Corvalán ont proposé, dans ce cadre festif, une série de gestes artistiques autour du thème de l’amour « comme un acte et non comme un sentiment » (Bell Hooks).
À la fois ferme et grâcieuse, elle surgit sur scène comme si elle y avait été déposée par une divinité invisible et occupe le praticable dépourvu de tout décor avec l’air d’être la reine incontestée des lieux. Cette impression de domination révélée par sa posture et son regard frontal est amplifiée par le costume rouge vif constitué de longues franges qui touchent souvent le sol. Les mouvements des yeux, rappelant occasionnellement le vocabulaire facial du kathakali, savent dompter la sensation de domination pour la détourner vers une tendre complicité avec le public, à qui elle répond stratégiquement, sans que l’on puisse deviner la frontière entre improvisation et simple coïncidence.
Les genouillères de couleur neutre invitent sur le plateau un morceau de quotidien et de banalité qui apaise le caractère hors de ce monde aperçu lors de la première apparition de la silhouette sur scène. Quoi qu’il en soit, le corps féminin – confiant, ludique ou en panique – se présente, la plupart du temps, sous la posture suivante : accroupi très bas, parfois aux jambes largement écartées, parfois mobilisées dans des gestes exécutés entre contraction et détente.
Dans Disparue, premier solo signé par Marcela Santander Corvalán en 2016, la chorégraphe franco-chilienne reprend la posture accroupie explorée dans son duo Époque, interprété avec Volmir Cordeiro (2015). Inspirée et intriguée par l’histoire d’une chorégraphie japonaise ayant au centre une danseuse accroupie, l’interprète revient, dix ans après la première du solo Disparue, sur cette figure inédite et exigeante, cette fois-ci en collaboration avec Aria De La Celle : « En explorant cette position accroupie, je fais un voyage dans le temps, depuis les Andes précolombiennes, jusqu’à ses résurgences les plus actuelles […] la posture devient un terrain fécond d’étude, un territoire, une archive vivante, une mémoire active. » Entre fuite permanente et refuge serein, cette posture permet à la performeuse de traverser différents seuils de transformation sans avoir recours aux stratégies de contrôle et de mise en mouvement favorisées par la verticalité du corps.
Par ailleurs, le facteur déclencheur d’émerveillement le plus puissant devant la performance de Marcela Santander Corvalán réside dans sa capacité à proposer, à partir de cette posture corporelle dominante, une multitude d’hypostases féminines – ou bien au-delà des genres traditionnelles – sans s’installer de manière définitive dans l’une d’elles. Déesse hilarante, disco diva en transe, enfant espiègle ou femme contrainte de défendre avec acharnement le territoire de son corps menacé par toutes sortes de dangers extérieurs, l’artiste élabore une myriade d’images dans lesquelles elle se donne la permission de disparaître pour mieux se réinventer. Car si l’accroupissement demande une endurance particulière, il privilégie aussi des postures qui blindent le corps devant les tentatives d’intrusion. Le rituel hypnotisant ne s’offre donc qu’à celleux qui ne chercheront pas à décortiquer ce corps plié au-delà de ce qui lui-même décide d’en dévoiler. Entre les franges vertigineuses et envoûtantes de son costume rouge vif, l’artiste s’évanouit autant qu’elle ne se révèle.
Autre salle, autre ambiance : dans la Petite Salle des Laboratoires d’Aubervilliers, Vanasay Khamphommala nous reçoit dans un calme divin, posée sur une chaise pendant que les spectateurices occupent leurs places dans un cercle harmonieusement constitué. De larges sourires et un silence monacal avant que la performeuse ne délivre l’essence de son discours : Vanasay, ainsi que son père né en 1948 au Laos, sont toujours en vie. Pourtant, puisque « nous allons toustes partir un jour », on envisage déjà le moment de la séparation. Son père lui demande ainsi d’interpréter Love Me Tender, le titre légendaire d’Elvis Presley, pendant ses funérailles futures.
Loin de toute tonalité tragique – du moins, au sens que l’on attribue traditionnellement au terme « tragique » dans les cultures européennes – Vanasay se remémore une série de moments intimes qui remontent jusqu’à son enfance. La performeuse utilise ces souvenirs personnels comme prétexte pour nous donner quelques clés de compréhension des codes laotiens : là- bas, il faut absolument se déchausser à l’entrée de l’espace privé d’autrui, en signe de respect. Sans tomber dans une mystification édulcorée du temps et de l’espace qu’elle évoque, elle rassure ses invité.e.s : les trous dans les chaussettes lui provoquaient à l’époque de l’enfance des moments de gêne dont les spectateurices sont invité.e.s à se débarrasser afin de se mettre physiquement à l’aise. En offrant des bracelets laotiens porteurs de « chance et d’inspiration » aux intéressé.e.s, elle plonge l’audience au cœur de sa courte performance : l’amour comme acte de reconnaissance et la mémoire comme force vitale.
La performance continue de se déployer dans la même bienveillance absolue et tout est mis en œuvre pour que le récit proposé par Vanasay Khamphommala ne domine pas l’espace sans la compagnie active des témoins. Le microphone circule tour à tour pour que les spectateurices puissent respirer ou articuler leurs mots de reconnaissance à l’égard d’un être cher. La performeuse cite un nombre de gestes d’amour que son père a faits pour elle et l’en remercie en véhiculant, entre autres, des mots dans une langue inconnue d’une grande partie de l’audience. Et enfin, l’apogée de la communion recherchée par Vanassay Khamphommala : l’invitation à chanter toustes ensemble les deux dernières strophes de Love Me Tender, acte qui ne s’achève pas sans saisir quelques larmes dans les yeux de plusieurs spectateurices.
L’artiste se retire, humblement munie de ses chaussettes trouées, en entonnant seule un Love Me Tender impeccablement exécuté en version opératique, avec l’une des bottes rouges portée contre son cœur. Dans Songs of Grief (Love Me Tender), le chagrin évoqué dans le titre ne se manifeste pas dans les gestes et les paroles qui composent la dramaturgie, mais dans le non-dit et dans l’anticipation thérapeutique d’un deuil évoqué pour l’instant uniquement à travers des outils discursifs. Entre chagrin, tendresse et calme séraphique, l’amour que Vanasay Khamphommala propose se dessine comme un véritable projet inscrit dans la logique inférée par Bell Hooks : l’amour anti-sentimental, traduit en acte de soin et de résistance, pour mieux se préparer à la mort et à la perte.
Visuels : © Alain Monot