Présenté en première mondiale, le puissant solo du célèbre danseur est un travail précis de poids et de contrepoids autour de l’une des plus grandes peines qui soient : le deuil de son père.
Pour le moment, il n’est qu’un monument de douleur : il ne bouge pas, contrit. On l’entend respirer, c’est un grand mot ; il râle plutôt comme un mort. Il est entièrement entouré d’un immense boudin gris, emberlificoté autour de lui. Le danseur n’est plus qu’un poids, physique et symbolique. Sa peine est si grande qu’il la porte de façon visible, elle déborde de lui. Ses pieds commencent à tenter un déplacement. Une musique apparaît et l’on en reconnaît la mélodie, pourtant distordue : il s’agit de l’air de la Neïla, le chant de la fin de la journée de Kippour, le jeûne le plus important du judaïsme, qui clôt dix jours de contrition et de réparation. La séquence est une peine, sa peine, et elle est longue, autant que l’est sa douleur. Il faudra du temps pour admettre que cela est vrai, qu’il est vraiment mort, et pour, petit à petit, comprendre que le rituel peut être un allié.
Mais voilà, lui est fait d’identités multiples, de couches et de couches qui s’opposent autant qu’elles se superposent. Il faut remettre les cailloux à leur place, là, sur les tombes, pour qu’ils soient éternels, et retourner du côté des vivant·e·s le plus vite possible. Homosexuel ET juif, semble dire la danse de Philippe, en tout petit short en jean et petit haut en crochet : un autre poids à déposer, dont il doit se libérer. Pour ce faire, il danse en dissociant ses membres, qui chahutent d’abord avant de s’emparer d’une urgence de vie. Il danse les genoux et les bras de travers, car il est encore trop tôt pour tout relâcher pleinement ; à s’en casser le cou, c’est peut-être trop tôt. Mais il le sent : tel le « Dibbouk, personnage facétieux habité par une mélancolie joyeuse, comme moteur de métamorphose », le flux qui sort de sa gorge, tel un cri étouffé, va finir par se transformer.
Et peut-être malgré lui, la libération se fait. L’allégement devient une réalité dans un appui solide sur les cuisses, qui lui permet de faire rouler sa nuque et ses cheveux avec frénésie, ce qui amènera tout le corps à bouger dans une essence des danses hassidiques, décomposées ici et ramenées à l’essence de leur pulsion.
Dibbouk, en hébreu, veut dire attachement, mais un attachement aux fantômes : c’est l’esprit d’un mort qui pénètre le corps d’un vivant au point de l’emprisonner. Philippe Lebhar, qu’on a vu si souvent danser chez Andy de Groat ou Béatrice Massin, s’autorise aujourd’hui à chercher sa propre écriture, et il semble bien y parvenir avec ce tout premier solo.
Mar 19 mai – 19:30 au Théâtre le Colombier à Bagnolet
Merc 27 mai-20H30 au Théâtre du Garde Chasse aux Lilas
Visuel : ©Loig Garcia