La saison des festivals de danse du printemps s’est lancée hier soir au Théâtre public de Montreuil. Les prestigieuses Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis ont présenté une soirée 100 % belge, avec en première partie le délicieux L’art de vivre de Clédat et Petitpierre (dont on vous a déjà parlé ici), puis, la convocation de l’âme de Kassia de Constantinople.
Le plateau est presque vide, en fond de scène on note un brouhaha de tissus et quelques éléments solides indéfinis. Iels sont quatre et entrent en scène en affirmant le pas signature que Lara Barsacq a posé en 2021 dans Ida don’t cry me love, en hommage à Ida Rubinstein, c’est-à-dire une ligne où les bras croisent les autres corps. Les pieds et les jambes se croisent à l’unisson et s’ouvrent de concert. Cela s’accompagne d’une forte pliure des genoux. Pendant ce temps, et un peu sans qu’on le réalise vraiment, la pièce commence à se mettre en place. Les musiciennes entrent en scène et activent ces éléments que nous ne comprenions pas. La voix arrive en premier, un chant, superbe, venu des temps d’ailleurs. On ne le sait pas encore, mais on a déjà fait la connaissance de Kassia comme ça, en une danse d’incantation doublée d’une chanson.
Donc, Kassia. Figure oubliée et piétinée par les XIXᵉ et XXᵉ siècles, comme toutes les femmes artistes. Elle était religieuse (pour fuir le mariage et garder sa liberté), poétesse, musicienne et compositrice au IXᵉ siècle. Elle est décrite, selon l’état des sources, comme une précurseure, ouvrant la voie à Hildegarde von Bingen. Sa folle liberté lui a valu bien des opprobres, on apprend qu’elle a été fouettée pour avoir lutté contre les persécutions iconoclastes. Cela, on l’apprend par la voix off parodiant les cérémonies spirites. Oui, parodiant, car Kassia Undead n’est pas vide d’humour. Et pendant qu’on vous raconte tout ça, la danse, elle, a évolué. Les artistes, danseureuses et musiciennes se mêlent et mobilisent leurs bras dans des envoûtements, on voit des possessions, des corps qui sautent sans coordination apparente, des sourires qui apparaissent comme des extases involontaires, des nuques qui lâchent prise. C’est comme si des fantômes sédimentés revenaient à la vie.
Cette bande mi-faune, mi-troubadour évolue vers une structure qui ne peut advenir que dans le collectif. Les corps s’amalgament et se rencontrent, ils deviennent des maillons nécessaires à la construction d’une image, par exemple, cette ronde assise, où les pointes de pieds se rejoignent en un point central et qui ressemble à une rosace d’église. Ou bien ces cortèges, les bras repliés sur soi à l’horizontale, forment un triangle idéal quand il s’agit d’invoquer les morts, ici sans faire tourner de tables. Kassia Undead est la cinquième création de Lara Barsacq. Elle creuse son sillon de redécouverte des figures oubliées. Elle invente un rituel laïque et contemporain où les invocations passent indistinctement par la danse, les tissus, ou les voix et nous embarque dans ce flow doux, où la raideur laisse place à la rondeur.
Le festival Les rencontres internationales de Seine-Saint-Denis se poursuit jusqu’au 13 juin
Visuel :© Stanislav Dobak