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02.05.2026 → 03.05.2026

Philharmonie de Paris : « Le Kid » en ciné-concert, une performance émouvante

par Helene Adam
04.05.2026

Le Kid appartient à la légende cinématographique du film muet en noir et blanc. La Philharmonie de Paris a eu la bonne idée de le programmer pour deux séances, dans cette formule particulière réussie, celle du ciné-concert, où l’Orchestre national de Lille sous la direction de Timothy Brock, accompagnait en direct le chef d’œuvre de Charlie Chaplin, réalisateur et compositeur de génie.

Le mythique « Kid », premier long métrage de Charlot

Charlie Chaplin avait déjà créé et popularisé son personnage de Charlot dans l’univers en plein essor du cinéma muet, en réalisant des dizaines de courts métrages avec pour héros ce clown drôle et émouvant.

Chapeau melon, veste redingote usée et trop petite, pantalon rapiécé et trop grand, ficelles en guise de bretelles, chaussures aux bouts béants, canne et démarche claudicante, Charlot témoignait par ses « aventures » d’une époque où les héros pouvaient être tout à la fois sujets à rires et modèles d’une certaine liberté de vivre, d’une incontestable insolence face à l’ordre établi, d’une solidarité entre petites gens au-delà des éternelles querelles et coups de poing entre « grandes gueules ». Le vagabond savait susciter le rire et l’émotion.

Le Kid (The Kid dans la version originale- 1921) est le premier long-métrage (un peu plus de soixante minutes) d’un Charlie Chaplin qui, grâce au contrat signé avec la First National Pictures en 1917, peut se permettre d’engager des frais pour une production coûteuse et ambitieuse.

Et le succès est immédiatement au rendez-vous, puisque le film se classe immédiatement deuxième plus grand succès commercial de l’année 1921, derrière Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, de Rex Ingram.

Charlie Chaplin n’hésite pas à traiter ouvertement de la pauvreté absolue, des marginaux d’une société où cohabitent ceux qui survivent tant bien que mal et l’univers des riches déjà pourvus de belles villas et de luxueuses voitures.

Mais il parle aussi de la triste condition des femmes puisque son héroïne (Edna Purviance, partenaire cinématographique habituelle de Chaplin) a commis le « péché » d’être mère et devra abandonner son nouveau-né faute de pouvoir lui assurer un avenir décent, elle-même « oubliée » par le peintre qui l’a mise enceinte et qui d’un geste négligent (quel symbole) fait tomber sa photo dans l’âtre où elle se consume aussitôt.

 

Charlot comique au grand cœur

Charlot est un vagabond-vitrier (!) pourchassé par la maréchaussée sourcilleuse de l’ordre établi, qui vit dans un quartier délabré où l’on balance ses ordures par la fenêtre, et qui vit d’expédients divers, habitant dans une mansarde avec son mobilier qui tient avec force de bouts de ficelles et de rafistolages divers, astucieux et pittoresques.

Il recueille le bébé non sans avoir cherché par tous les moyens à s’en débarrasser – en vain- et c’est le mot écrit par la mère éplorée qu’il trouve sur le maillot du petit qui le convainc d’adopter cette petite chose braillarde qu’il va littéralement nourrir, toujours avec les moyens du bord, beaucoup d’astuces et d’amour.

Chaplin prend sans hésiter le parti de la mère, Charlot comprend le langage d’une autre créature sœur, également bousculée par un destin cruel et injuste.

Le jeune Jackie Coogan, qui interprète le petit « John » à cinq ans, forme avec Charlot, un couple improbable, attachant, immortalisé dans sa grande humanité par une foultitude de petites scènes domestiques ou sociales qui sont autant de touches en forme de tranche de vie populaire, absolument passionnantes, témoins des dures années 20 dans une Amérique qui ne tient pas ses promesses pour tout le monde.

On rit bien sûr mais on a aussi le cœur serré à maintes reprises quand on sait que le petit prince risque à tout moment d’être arraché à son brave « père » de substitution.

Et même si tout est bien qui finit bien, le film laisse le spectateur sur un sentiment d’inquiétude face aux dures conditions de vie de cette population laissée pour compte des quartiers pauvres des grandes villes que le rêve américain a oubliées.

Chaplin glisse également quelques autres thèmes de prédilection comme le « miracle » hollywoodien qui permet à la jeune mère, devenue actrice, d’accéder par ce biais à un statut social élevé. On croise également une galerie de personnages classiques du cinéma de Chaplin comme Henry Bergman qui joue plusieurs rôles.

Les longs métrages suivants de Chaplin abandonneront peu à peu la veine burlesque (A Woman in Paris, 1923), et aborderont des thèmes plus sérieux traités de manière satirique (Le Ruée vers l’Or, Le Cirque). Il restera fidèle au cinéma muet dans les années 30 dans des sujets de plus en plus politiques : Les lumières de la Ville, Les temps modernes, le Dictateur, avant de perdre son visa américain en 1940, accusé d’activités et d’idées communistes et de s’exiler en Suisse puis de passer au cinéma parlant.

Chaplin compositeur

Enfant de la balle, Chaplin a été bercé par le monde du music-hall et il compose « à l’oreille » les mélodies, ne sachant pas lire une partition. Il lui faut donc s’associer à celui qui couchera sur une portée les notes et le rythme qu’il joue au piano puis trouver un orchestrateur pour transformer tout ceci en musique de film complète à laquelle, une fois la partition exécutée devant lui par une soixantaine de musiciens, il apportait les retouches nécessaires.

Ce monde du music-hall dans lequel il a tant appris, on le retrouve dans le style musical du Kid mais une dimension supplémentaire en fait une œuvre qui lorgne clairement vers le répertoire symphonique, par certains traits dramatiques qui contrastent avec la légèreté qui accompagne les parties burlesques. Ce mélange donne à cette musique une véritable richesse en harmonies diverses, qui vont des mélodies au rythme en passant par le choix des instruments où les cordes dominent à plusieurs reprises.

Mais Chaplin a dû se battre pour empêcher des exploitations non contrôlées de son œuvre, avec ajouts de dialogue ou modification de sa musique et il a gagné ce qu’on appelle en France la jurisprudence du « droit moral ». Chaplin compose une nouvelle bande originale du Kid en 1971.

Timothy Brock et l’amour de l’accompagnement du film muet

C’est celle que le chef d’orchestre, Timothy Brock, grand spécialiste de cette musique américaine du début du 20èmesiècle et habitué des accompagnements orchestraux des films muets, a lui-même restauré la partition qu’il dirige dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. C’est d’ailleurs la famille Chaplin elle-même qui lui a demandé de restaurer cette partition du Kid à la fin des années quatre-vingt. Il précise que « son rôle est de restituer et adapter la musique que Chaplin avait composée pour une performance en direct ». Nous entendons donc ce que Chaplin lui-même entendait, ce qui était joué sur scène devant l’écran du temps du muet dans les cinémas des années 20 et 30. Timothy Brock rappelle d’ailleurs la vision qu’avait Chaplin de sa musique qui « devait accompagner l’action sans la noyer ».

Et c’est avec talent et une évidente jubilation qu’il fait partager au public dans l’acoustique exceptionnelle de la Philharmonie, que l’orchestre national de Lille nous livre cette magnifique prestation sous sa direction inspirée. C’est une autre façon de découvrir cette œuvre immortelle que le chef connait par cœur (« comme sa poche ») pour pouvoir diriger les musiciens en créant l’atmosphère musicale que Chaplin avait souhaitée et en synchronisant exactement chaque mesure à l’image du grand écran tout en gardant « un sentiment de liberté et de spontanéité ».

 

Visuels photos du film de Charlie Chaplin 1921 ©Roy Export SAS

Visuels, séance du 3 mai : photos ©Hélène Adam