Pionnier de la musique électronique, président de la commission immersive au CNC, Jean-Michel Jarre prépare la scénographie de ses prochains concerts avec l’IA et revendique la totalité du résultat comme sien. Au WAIFF, il défendait une thèse désarmée de naïveté : les contraintes de la technologie naissante sont le terreau même de la création, et refuser l’IA sans la connaître est une erreur stratégique majeure.
JMJ : Parce que l’IA est encore pleine de défauts. C’est le début d’une techno qui n’est pas au point, qui est pleine de limitations, d’accidents. Ça me rappelle le début du sampling : le Fairlight, qui était la Rolls du sampling, avec lequel on ne pouvait échantillonner que 0,8 seconde en 8 bits maximum. Avec ça, on a fait des choses qu’on ne pourrait plus faire aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui le sampling n’a plus de limite. Les contraintes sont à la base de la création. Et c’est aujourd’hui, à cause de ses défauts, que l’IA est une opportunité, plus que jamais.
JMJ : Je travaille actuellement sur plusieurs projets visuels et musicaux. Ce qui est génial, c’est tous les accidents qui créent des textures inattendues. On passe du rôle de compositeur ou de réalisateur à un rôle de curateur de son propre travail. Quand on compose, on suit une idée qu’on essaie de réaliser. Avec l’IA, il y a un dialogue qui s’instaure. On a plusieurs réponses, on peut choisir plusieurs voies, et choisir la meilleure direction par rapport à l’idée de base. C’est complètement nouveau comme processus.
JMJ : La créativité humaine, c’est un subconscient qui moissonne dans votre Big Data personnelle : votre mémoire, votre culture, votre environnement, votre bagage émotionnel et intellectuel. L’IA moissonne dans le Big Data universel. Et donc l’IA devient une sorte de muse, une assistante, une collaboratrice à bras multiples, une Shiva numérique qui décuple le travail de recherche quotidien. En musique comme pour les concerts que je vais présenter cette année et dont j’ai réalisé la scénographie moi-même, je revendique un résultat totalement personnel, qui me ressemble, qui ressemble à ce que je voulais faire dès le départ.
JMJ : Les secteurs du cinéma et de la musique sont des secteurs conservateurs. C’est la même chose qu’avec Netflix et Cannes. Trois ans après, comme disaient nos grands-mères, on n’arrête pas le progrès. Interdire l’IA dans un festival, c’est comme interdire les films faits avec un certain type de caméra. C’est le résultat qui compte. La morale et la création sont deux choses différentes.
JMJ : Ce n’est pas l’IA qui est responsable de l’émotion ou du manque d’émotion, c’est celui ou celle qui est derrière, comme derrière un pinceau ou une caméra. La querelle des gens qui disent « il y a des milliers de faux Eddie Vedder sur Spotify », c’est le procès des faussaires, pas de la technologie. Et les faussaires existaient avant l’électricité.
JMJ : Ce qu’un artiste veut exprimer aujourd’hui, hier ou demain, notre rapport à la solitude, à la mort, à l’amour, à la compétition, ce sont des émotions intemporelles. Les artistes utilisent simplement la technologie de leur époque pour être en phase avec leur société. Avant-hier c’était le pinceau, hier matin l’appareil photo, hier soir l’ordinateur. Aujourd’hui c’est l’IA. C’est parce qu’on a inventé le violon que Vivaldi existe. C’est parce qu’on a inventé la caméra qu’on a Lelouch ou Tarantino. L’IA va créer les genres de demain.
JMJ : Il est urgent de s’y brancher. On est déjà très en retard… Les Chinois enseignent l’IA dans les écoles primaires. Au conservatoire de Pékin, il y a un département « Musique, IA et Neurosciences » où on apprend l’IA comme un nouveau solfège. On ne peut pas rejeter une technologie sans la connaître, c’est ridicule. J’appelle ça la stratégie du corsaire : aller reprendre ce qu’on nous a pris, passer des partenariats, pousser plutôt que de freiner.
JMJ : C’est ce que j’observe à la commission immersive du CNC. Je suis étonné de voir de jeunes créateurs insister pour qu’on mentionne l’IA dans les créations soumises, comme s’il y avait une hiérarchisation dans la qualité. C’est l’inverse qu’il faudrait faire. Marquer le réel aujourd’hui, pas marquer l’IA. Si Picasso vivait aujourd’hui et utilisait l’IA, il resterait Picasso. Il n’y a qu’un seul Picasso.
Visuel : DH